Un train d'enfer !

Publié le par O.facquet

 

 

Vivre, c'est s'obstiner à achever un souvenir

                                                  René Char

 

 

Rares sont les films capables de mettre le spectateur hors de soi. De le faire dérailler. Tout aussi exceptionnels ceux à même de pousser le plus désabusé des ciné-fils à reprendre le chemin de l’écriture, ce jour, nonobstant les injonctions téléphages de Louis Skorecki. Hugo Cabret, de Martin Scorsese, adapté du roman éponyme de Brian Selznick, sans conteste en fait partie. Avec ce film, Scorsese réalise ce que Tim Burton ne parvient plus à nous offrir depuis beau temps. C’est pour dire. Scorsese : un touche-à-tout génial. Sa dernière œuvre est un chef-d’œuvre limpide, un de ses meilleurs opus, vraiment. Pour les grands et les petits. Sans être racoleur pour autant, ni bêtement consensuel, voire inconsistant –anesthésiante trêve des confiseurs. Au contraire, ça déménage. A chacun sa lecture et son plaisir. Un film ouvert et libre.

Dans le Paris des années trente, le jeune Hugo Cabret (Asa Butterfield) est un orphelin futé de douze ans qui vit seul dans une gare. Son passé est pour le moins mystérieux et son destin énigmatique. De son père (Jude Law), il ne lui reste qu’un étrange automate -C-3PO ?- dont il cherche la clé pour le faire fonctionner. Sinon, le train-train quotidien, un œil sur les horloges, dont Hugo se sent responsable, l’autre sur les allées et venues fébriles des voyageurs –le cinéma, un art pour voyeurs respectables (coucou à Hitchcock et à son Fenêtre sur cour). Il rencontre Isabelle (Chloë Moretz), la fille adoptive de Papa Georges (Ben Kingsley). Ils forment le plus beau couple filmé ces derniers temps. On leur souhaite beaucoup de bonheur et de réussite : un triple a pérenne. Un conte qui ne ressemble à rien. Tout a déjà été écrit, ou presque, sur Hugo Cabret. Le grand équilibre héroïque entre les frères Lumière (l’intérêt documentaire) et Georges Méliès (l’imagination et le rêve), la 3D et son utilité, le jeu de miroir entre le premier et le dernier état technologique du cinéma, le septième art comme psychanalyse sauvage, l’histoire sans cesse recommencée de la mort du cinéma, les nombreux clins d’œil cinéphiliques : au muet, du Kid (1921) de Charlie Chaplin (the best !), à Safety Last (1923), de Fred Newmeyer et Sam Taylor, resté célèbre pour la scène où le héros interprété par Harold Lloyd reste suspendu aux aiguilles de l’horloge de la façade d’un gratte-ciel de Los Angeles (Hugo l’imite), entre autres, ou littéraires (Victor Hugo –Jean Valjean- et Jules Verne), sans oublier L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat, tourné en 1895 par les Lumière, et l’accident du train n°56 à la gare Montparnasse rue de Rennes le 22 octobre de la même année à 16H ; la liste n'est toutefois pas exhaustive. Scorsese, à l'instar d'Alfred Hitchcock, s'offre même le luxe d'apparaître furtivement à l'écran -un photographe. Il est donc question d'une clé. Disons qu'elle ouvre au spectateur les portes de ce film-somme, rien d'autre qu'une délicate déclaration d'amour faite au cinéma (et à Paris...) : la clé est en forme de coeur. Un mot encore, toutefois. Hugo Cabret ne dit pas d’emblée que la guerre est un des personnages du conte. La Première Guerre mondiale et ses horreurs arrivent par effraction, paradoxalement, d’une bien belle façon. On la rencontre au mitan du film où elle se glisse soudain dans le tableau, et chacun prend conscience qu’elle est installée depuis longtemps, et que c’est une atrocité. Dans la gare, le cerbère (uniforme bleu horizon) chargé de la sécurité s’entiche de la jolie fleuriste, il a perdu au combat l’usage d'une de ses jambes, elle a perdu son frère à Verdun. Scorsese filme avec tact le rapprochement gauche des deux corps, et leurs regards mêlés, à la fois fiévreux et pudiques, en disent trop ou pas assez aux yeux du monde. A voir. Sans crier gare, Hugo Cabret rappelle, sans s’appesantir, que la guerre est passée, avec sa cohorte de trépassés, un passé qui ne passera jamais pour beaucoup. Didactisme subtil du cinéaste.

Martin Scorsese est né le 17 novembre 1942 à Flushing dans le Long Island aux Etats-Unis d’Amérique. Ce grand artiste de bientôt soixante-dix ans invite les spectateurs à faire le tour en sa compagnie de ce qui fut la grande affaire de sa vie : le cinéma. Un compagnon fidèle, ô combien  exigeant. Le tour enchanteur du propriétaire (enchanté). Avec talent, élégance, et panache. Génie du cinéma américain. S'en laisser conter jusqu'à plus soif.

 

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Publié dans pickachu

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