En attendant Notre Salut d'Emmanuel Marre : un passé qui passe mal.

"Tout péché est le résultat d'une collaboration"
Stephen Crane, 1871-1900, écrivain, poète et journaliste américain
Certaines critiques récentes des Cahiers du Cinéma relèvent moins de l'épiphanie que de la dissimulation, avancer masqué pour mieux in fine dévoiler son jeu. La rédactrice ou le rédacteur semble n'écrire que pour donner des gages à leurs lecteurs et aux collègues, au détriment du fond. Non que les propos tenus manquent de pertinence, surtout pas, la revue reste de qualité, l'on devine vite cependant qu'un prisme idéologique les irrigue, une ombre tapie en creux qui donne une couleur politique vive aux arguments tenus, sans avoir l'air d'y toucher. Ils en ont parfaitement le droit, comme il nous est loisible d'en dire quelques mots, en toute liberté respectueuse.

Dans son éditorial du mois de septembre, Marcos Uzal parle au sujet du récent Les Rayons et les Ombres de Xavier Giannoli de moisissure douteuse -il est irritant de reconnaître qu'une partie minoritaire mais non négligeables de la masse des collabos venait de la gauche : le camp du bien bien et du bon. La revue titre en page de couverture : Vertige de Notre salut. L'odyssée d'un collabo. Où l'on constate de nouveau que le régime de Vichy s'inscrit dans un passé qui ne passe pas, plus exactement qui passe mal. Notre salut, de Emmanuel Marre, avec l'excellent Swann Arlaud, est à l'honneur ce mois-ci aux Cahiers. Quelques mots cursifs dans l'éditorial, donc, et pas moins de cinq articles, brillants, lui sont consacrés. Tapis rouge, tambours et trompettes. On frôle l'hagiographie, autrement dit le film définitif sur la France pétainiste. Nous jugerons sur pièce le 30 septembre 2026. Seuls comptent ici le teasing orienté qu'en fait la revue.
Avant toute chose, digression nécessaire mais non suffisante, voyez ce que dit Thierry Méranger de la Palme d'or du dernier Festival de Cannes, Fjord, de Cristian Mungiu, dans le numéro estival de la revue : « C'est justement là que le bât blesse : ma mise en cause des Georgiu n'est qu'un trompe l’œil tant le véritable procès que le film instruit, loin de refléter un quelconque équilibre, n'est rien d'autre que le dézingage systématique de la société woke qui s'attaque à eux ». Voilà, tout est dit. Si le film, que la revue a détesté, il va sans dire, est d'une faiblesse insigne, ce ne sont pas pour des raisons esthétiques, mais uniquement pour son mauvais goût politique, osons le mot. Fjord s'attaque frontalement au wokisme : le fascisme rôde, donc. Que ce soit certainement plus complexe que cela n'embarrasse guère le rédacteur. Le ton est donné. Nous savons à quoi nous en tenir.

Henri Marre, l'arrière grand-père du cinéaste, a 49 ans en septembre quand le Maréchal Pétain s'installe dans ses meubles à Vichy pour entreprendre avec le nouveau régime, l'État français (la République est à Londres avec le Général), une politique xénophobe de collaboration avec l'occupant et de redressement nationale d'extrême droite. Henri Marre débarque dans la ville d'eau, loin de sa femme et de ses enfants, dans l'espoir de trouver une place dans la nouvelle administration : une pétaudière. Il emporte dans sa valise un traité politique édité à compte d'auteur : Notre salut. Il y défend ses convictions nationalistes nauséeuses et ses méthodes d'ingénieur qu'il souhaiterait mettre au service de la Révolution nationale.
Afin de redresser la France après la débâcle de mai-juin 1940, puis la laver du tort que la gueuse lui a fait subir des décennies durant, il estime être porteur de remèdes efficaces. Emmanuel Marre, l'arrière petit-fils, a retrouvé voici quelques années des lettres que son aïeux a échangées pendant l'occupation avec son épouse. Il en a fait un film.
Les cinq chroniques et entretiens susmentionnés sont pour le moins abscons, voire filandreux. Un brouillard recherché ? Des impasses assumées ? Loin de nous de douter de la moralité républicaine de la revue, de sa probité éthique, remarquons toutefois que le mot juif n'apparaît qu'une seule fois, idem pour l'épithète antisémite, l'argot péjoratif youp une fois également. La politique anti-juive du Maréchal est pourtant rien moins qu'anecdotique. Au sujet du camp du Struthof en Alsace, Romain Lefebvre (Les Cahiers du Cinéma, septembre 2026), dans sa critique du film La ligne Bleue (sortie le 16 septembre prochain) de Marie Dumora, parle de prisonniers, sans préciser que 86 Juifs y ont été assassinés en 1943 dans le cadre d'une entreprise pseudo-scientifique menée par des médecins SS, notamment August Hirt, qui voulait constituer une collection macabre de squelettes juifs. Les victimes ont été gazées au Struthof en août 1943.

En revanche, établir un lien entre le management technocratique vichyste et la start up nation macronienne et rapprocher l'expression « redressement productif » qui est au cœur de la propagande de la Révolution nationale avec le Ministère de l'économie et du Redressement productif, que dirigea à partir de 2012 Arnaud Montebourg, relève de l'imposture intellectuelle la plus crasse. A la lecture de ces papiers à la qualité intellectuelle certaine, des interrogations nous assaillent néanmoins, tant le caractère amphigourique et équivoque des articles brouille les pistes. A qui profite le doute ?

Emmanuel Marre insiste sur son choix de ne pas s'être encombré avant et pendant le tournage de son film, d'historiens spécialistes de la question, et qui font autorité dans la profession. Ils ne manquent pas pourtant. Un spectre cependant hante les articles à la gloire du film : Johan Chapoutot, né à Martigues le 30 juillet 1978, un historien spécialiste de l'Allemagne et du nazisme, considéré dans les médias comme une référence, compagnon de route désormais de La France Insoumise. Ce qui est parfaitement son droit. Mais ça va mieux en le disant, non ? D'où tu parles ? disait-on après Mai 68. De la gauche, sur son versant radical, en l'occurrence.
Si Charlotte Garson intitule sa critique de Notre salut : Vichy, sans management, quand Emmanuel Marre évoque pour sa part la Start up nation du candidat Emmanuel Macron en 2017 et le nom du ministère de Monsieur Montebourg, l'influence de l'ouvrage de Johann Chapoutot, Libres d'obéir : le management du nazisme à aujourd'hui, se fait tout à coup lourdement sentir. Dans cette étude amplement contestable, l'historien interroge l'essence du management nazi et en explore la généalogie, et conclut qu'après-guerre les même méthodes furent appliquées dans le monde occidental, en particulier en Allemagne de l'Ouest et aux États-Unis d'Amérique -comme par hasard. En URSS, le dialogue social était bien entendu une source d'inspiration et un modèle édifiant pour tous ceux qui sont attachés de par le monde à l'amélioration des conditions de travail des masses laborieuses. En outre, comment un intellectuel de ce calibre peut-il procéder à des raccourcis aussi indigents ?
D'où qu'on comprend mieux pourquoi la Shoah ne soit jamais citée dans dans les cinq articles concernés, ni dans la critique formaliste de Romain Lefebvre, bien que Henry Marr ait filer un coup de main ponctuel mais réel aux nazis pour que des trains spéciaux puissent circuler normalement en direction d'Europe de l'Est. Il ne fallait pas sans doute vexer le Lider Máximo auteur récemment de saillies plus que douteuses, qu'un borgne aujourd'hui disparu aurait goulûment appréciées. Un ultime constat en forme de question : Johann Chapoutot est-il à présent encore un historien ou bien un compagnon de route aux ordres ? La réponse appartient à chacun.

Quant au film Notre Salut, il faudra, autant que faire se peut, en rédiger honnêtement, et sans présupposés idéologiques envahissants, la critique cet automne (sans oublier Moulin de Laszlo Nemes avec Gilles Lellouche, le 28 octobre), sachant que l'art et la politique forment un cocktail détonant, et que la prudence à cet égard s'impose.
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