Anatomie d'une lutte : Fjord de Cristian Mungiu, Palme d'or 2026.

N'usons pas de mauvaises manières, à l'image de celles et ceux qui profitent d'une chronique sur le cinéma pour refourguer en contrebande leurs marchandises politico-idéologiques dogmatiques. Non que le septième art soit aveugle au monde qui l'entoure et qu'il enregistre, tant s'en faut : tout dépend simplement où l'on situe le curseur. La propagande n'est jamais très loin. Cela accouche en général de mauvais films et de textes médiocres sans intérêt mais hautains.

Nous ne dirons rien en conséquence d'un yaourt nature au goût frais et doux, un fromage blanc à la texture crémeuse, fluide et gourmande. D'autant qu'un fjord est un bras de mer étroit, long et profond, bordé de hautes falaises ou de montages escarpées. Il provient d'une ancienne vallée creusée par un glacier qui a été ensuite envahie par l'eau de mer. Pour la faune et la flore, consulter des spécialistes.

Fjord, du réalisateur roumain Cristian Mungiu, a été présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2026, au cours duquel il a remporté la palme d'or -ce fut déjà le cas en 2007 avec l'excellent 4 mois, 3 semaines, 2 jours.
Que disent la fiche Wikipedia et ChatGPT du synopsis de Fjord ?
Le couple Gheorghiu, Mihai est informaticien (Sebastian Stan) et Lisbet, une infirmière (Renate Reinsve), flanqué de leurs cinq enfants, une famille binationale roumano-norvégienne, pose ses valises dans un bourg norvégien lové au cœur d'un fjord. La famille, très pieuse, noue rapidement un commerce amical avec ses voisins, les Halberg. Les rejetons des deux foyers, malgré des éducations très différentes tissent également des liens étroits. Lorsque des enseignants du village constatent des traces de violence physique, des ecchymoses, sur Elia (Vanessa Ceban), l'aînée des Gheorghiu, un malaise envahit la communauté. Une forme de maltraitance corporelle et psychologique, liée à une éducation traditionnelle par trop stricte, sévirait-elle au sein de la famille ?

Tout bascule soudain. Une enquête est diligentée par les autorités locales : elle met la famille au centre d'un conflit entre convictions religieuses et normes sociales, dont l'épicentre est la protection de l'enfance. Elle plonge les Ghorghiu dans le plus grand désarroi devant l'examen dont ils sont l'objet par le système judiciaire local.

L'intrigue, nous dit ChatGPT, ausculte les frictions entre traditions conservatrices et société libérale, ainsi que les problématiques de tolérance, d'intégration, et de liberté familiale. Elle s'inspire pour partie de faits réels (l'affaire Bodnariu en 2015) et met en images les dilemmes moraux auxquels doivent faire face aussi bien les parents que les institutions.

Le vent tourne. Qui a tort ? Qui a raison ? Fjord oppose en effet deux systèmes de valeurs, deux camps persuadés de dire le bon, de faire le bien. Progressisme inquisitorial, en mode Khmers rouges plus soft, versus obscurantisme religieux réactionnaire, tendance amish intégrés, le combat est rude. ChatGPT, après avoir fait le tour de la question en quelques secondes, l'indique : « Le film invite donc moins à choisir un camp qu'à interroger nos propres valeurs ». Soit. Il est envisageable que ce soit une des qualités d'un long métrage qui n'en manque pas : Fjord place continuellement le spectateur dans une situation très inconfortable.
![Cannes 2026 : avec Fjord, Cristian Mungiu brise la glace [critique] | Premiere.fr](https://www.premiere.fr/sites/default/files/styles/scale_crop_border_white_1280x720/public/2026-04/mungiu%20-%20copie.jpg)
ChatGPT égrène par la suite des questions pertinentes : « Jusqu'où une société peut-elle intervenir dans la vie familiale au nom de la protection des enfants ? Qui écoute réellement les enfants ? Que devient une société lorsque plus personne ne doute d'avoir raison ? ». Disons que le en même temps a perdu récemment de sa superbe par chez nous, et qu'il est sans doute loisible désormais de raisonnablement de se faire une opinion quelque peu tranchée, sans tomber au passage dans un quelconque excès. Une certaine presse aux idées dites avancées préférerait cette fois-ci rester ambidextre concernant Fjord. Et pour cause : Cristian Mungiu, sans avoir l'air d'y toucher, penche sans conteste du côté du couple roumano-norvégien, sans pour autant épouser à coup sûr son mode de vie.
Bien entendu, le fond et la forme s'accordent : le paysage norvégien, idyllique en apparence, crée un sentiment d'enfermement et d'isolement, puisque personne ne semble vouloir en démordre, chacun demeure dans son couloir. Tout oppose la beauté extérieure des horizons scandinaves qui masque des tensions sociales, spirituelles et culturelles profondes, et la violence psychologique que vivent les protagonistes (Lisbet et les cadavres).

N'empêche ! Le cinéaste ne film pas à l'identique les deux formes de pouvoir, persuadées d'agir moralement. Les employés de l'Aide à l'enfance sont d'une rigidité psychologique effarante, à la limite du ridicule, leur avocat est plus odieux que nature, une synthèse, la juge se montre partiale, sans que la rigidité du couple et sa vision du monde soient toutefois épargnées.

S'il est indiscutable que la violence et l'éducation sont inconciliables, menacer des adultes d'une peine d'emprisonnement parce qu'ils ont un jour administré une claque ou deux à leurs enfants mérite réflexion, non ? Une interdiction n'implique pas ipso facto une incarcération.

Nous ne saurons jamais si les deux enfants ont menti (et pourquoi) lorsqu'ils accusent leurs parents de les avoir frappés. Cette ambiguïté permet à Fjord de ne pas prendre la forme vaine d'un plaidoyer politique. Il n'empêche que les représentants de l'Aide à l'enfance norvégienne, leur avocat, qui ne dispose d'aucune preuve tangible, la police qui encourage des aveux liminaires approximatifs, une justice lointaine qui se dispense avant le procès au civil de tout entretien contradictoire, n'en savent pas plus que le spectateur. Et le film n'est pas une dystopie, ce qui suscite une certaine angoisse.
Tous traitent cependant les parents d'emblée comme des coupables. Attention, danger. Si la santé physique et psychologique des enfants et des adolescents est primordiale, la présomption d'innocence est également la pierre angulaire d'un État de droit démocratique. Il ne suffit pas de croire, il s'agit de prouver, n'en aux déplaise aux Fouquier-Tinville de notre temps. Mais le vent tourne.
En outre, l'athéisme dogmatique, cynique et moqueur du proviseur, Mats halberg (Markus Tonseth), des attaques un brin stupides que ne partagent pas son épouse, moins encore leur fille Noora (Henrikke Lund-Olsen), la laïcité comme machine de guerre des serviteurs de l'État, ne rendent service à personne, et nuisent aux cause qu'ils sont censées défendre et promouvoir. Faire montre de fermeté n'implique pas de pratiquer dans un même mouvement la fermeture radicale à l'autre. Le pouvoir et ses représentants apparaissent comme des monstres froids face à une famille empêtrée dans des valeurs à la fois minoritaires et archaïques, sans qu'elle apparaisse néanmoins comme représentant un danger immédiat pour la société.
Un christianisme borné (le religieux buté en général) verrouille autant les esprits qu'un néo-marxisme dévoyé, ou un nihilisme technologique bien contemporain. Mihai et Lisbet apparaissent souvent perdus, désorientés, comme assommés, totalement dépassés par les événements, broyés par la machine scolaire, administrative et judiciaire du pays. Cristian Mangiu a fait le choix de ne pas les jeter en pâture aux spectateurs, et l'on peut parler ici d'une forme lucide d'empathie. Il ne filme pas un traité de sociologie mais un parcours singulier, ce qui fait toute la force du film, même si celui-ci interroge la possibilité de faire coexister deux systèmes de valeurs, lorsque chacun se considère comme supérieur à l'autre. Une impasse ?

D'où la question pertinente susmentionnée de ChatGPT, laquelle constitue la colonne vertébrale du film : « Jusqu'où une société peut-elle intervenir dans la vie familiale au nom de la protection des enfants ? ». Vous avez quatre heures. D'autant qu'au bout du compte, dans Fjord, ce sont malheureusement les enfants qui paient l'addition du choc de deux intégrismes qui s'affrontent violemment sur leurs dos. A trop vouloir protéger, l'on étouffe.
Comment oublier enfin la scène où la police vient arracher un enfant de quelques mois à sa mère, la séquence qui voit Mia halberg (Lisa Carlehed) accepter de devenir l'avocate du couple, celle où la famille Gheorghiu prend la fuite à la toute fin film -elle quitte les montagnes verticales, métaphore des convictions inflexibles de chacun-, sans oublier l'amour et la tendresse qui lient Mihai à Lisbet, malgré tout, et l'affection carcérale qu'ils vouent tout de même à leurs enfants. Vogue le navire et Noora hurle : Elia je t'aime !
Il y a fort à parier que Cristian Mungiu n'ira pas passer ses prochaines vacances en Norvège, et qu'il ne prendra certainement pas non plus sa retraite à Oslo. Le vent tourne. Il était temps. Un mot encore pour dire que Renate Reinsve est remarquable à l'instar de l'ensemble de la direction d'actrices et d'acteurs. Merci l'artiste.
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