Plus jamais ça : le cinéma américain et les Juifs
Paul Newman
"Le juste tombe sept fois, et il se relève"
Roi Salomon, Proverbes, 24, 16
Le 22 octobre 1950 aux États-Unis d'Amérique, lors de l'assemblée générale de la Screen Directors Guild, le syndicat des cinéastes américains, qui se tient dans le Crystal Room du Beverly Hills Hotel, John Ford remet sèchement en place Cecil Blount DeMille (Les Dix Commandements en 1956, son dernier film), qui profite de l'absence de Joseph L. Mankiewicz (La Comtesse aux pieds nus en 1954 et Cléopâtre en 1963), en voyage en Europe, pour se faire le porte-parole du maccarthysme naissant, prémices des futures chasses aux sorcières. John Ford qui n'a rien d'une révolutionnaire, n'apprécie guère toutefois la diabolisation inquisitoriale des rouges et la suspicion paranoïaque qu'elle suscite.
Joseph L. Mankiewitz
Aujourd'hui, le réalisateur de L'Homme qui tua Liberty Valence (1960) devrait botter les fesses à une jeunesse démocrate américaine à la dérive, en train de perdre son âme dans des relents antisémites nauséabonds d'un autre temps. Chaque artiste juif américain est soumis à la question, et le boycott de son travail est une menace sérieuse qui le taraude au quotidien, quoi qu'il dise, quoi qu'il fasse. La suspicion règne, la mise à l'index est de rigueur. L'essentialisation diaboliquement rance revient à la mode au pays de la liberté. Imaginez qu'on ait interdit à un intellectuel musulman ou à un artiste arabe de s'exprimer après le 11 septembre 2001. Une honte. Une ignominie, un déshonneur finalement. A juste titre.
John Ford
Il s'agira ici de simplement rappeler ce que le cinéma américain, et bien au-delà des frontières des États-Unis d'Amérique, doit aux réalisateurs et acteurs juifs, lesquels lui ont donné une renommée internationale, et quelques chefs-d’œuvre impérissables.
Sans le cinéaste Fred Zinnemann, Le Train sifflera Trois fois (1952) et ou Tant qu'il y aura des Hommes (1953), n'auraient jamais vu le jour. Le cinéaste est né Rzsezow en Galicie en 1907 : il est le fils d'Oscar Zinnemann et de Anna Feivel Zinnemann, de confession juive. Fred Zinneman a quitté l'Allemagne pour Hollywood en 1929.
Le Train sifflera trois fois, avec Grace Kelly et Garry Cooper
En 1934, Samuel Wilder, né en 1906 à Sucha en Galicie, quitte la France pour venir s'installer aux États-Unis, où il devient Billy Wilder, issu d'une famille juive autrichienne. Il tournera Boulevard du Crépuscule en 1950, Stalag 17 en 1953, Sept ans de réflexion en 1955, Certains l'aiment Chaud en 1959, ou La Garçonnière en 1960, sans oublier Irma la Douce en 1963 et Fedora en 1978. Excusez du peu.
Certains l'aiment Chaud
Joe est plus connu en France que son père, Jules Dassin, cinéaste de gauche, exilé en Grèce à l'époque de la liste noire d'Hollywood. Jules Dassin est né en 1911 à Middletown dans le Connecticut, il est l'un des huit enfants de Samuel Dassin, coiffeur juif émigré de Russie aux États-Unis, et de Berthe Vogel, d'origine juive polonaise. Il est notamment connu pour son film américain Les Forbans de la Nuit (1950) avec Richard Widmark et Gene Tierney, et son film français Du Rififi chez les Hommes en 1955, avec Jean Servais, d'après le roman éponyme d'Auguste Le Breton. Les Démons de la Liberté (1947) avec Burt Lancaster, La cité sans Voile (1948), Les Bas-Fonds de Frisco (1949) sur un scénario de l'auteur très engagé à gauche, Albert Isaac Bezzerides, sont tout aussi indispensables. N'oublions pas que la mère de l'immense Fritz Lang (Metropolis en 1927, M le Maudit en 1931 et Les Contrebandiers de Moonfleet en 1965) était juive. Il quitte l'Allemagne pour la France en 1933, puis fuit vers les Etats-Unis d'Amérique le 6 juin 1934.
Jules Dassin
Winona Ryder dans Edward aux mains d'argent de Tim Burton en 1990
Jennifer Connelly dans Il était une fois en Amérique de Sergio Leone en 1984
Qu'une pause nous soit consentie du côté des acteurs américains. Et les actrices ? On pense à Jennifer Lynn Connelly (Il était une fois en Amérique de Sergio Leone en 1984), fille unique d'Ilene Connolly, juive ashkénaze d'origine russe et polonaise ; à Winona Laura Horowitz, dite Wynona Ryder, inoubliable dans Edward aux mains d'argent de Tim Burton en 1990, des membres de sa famille paternelle sont morts pendant la Shoah ; Gwyneth Paltrow, dont le père est d'origine juive, est révélée au grand public par David Fincher, dans Seven en 1995, et en 1999, à 27 ans, elle décroche l'Oscar de la meilleure actrice dans son rôle d'apprentie comédienne dans Shakespeare in Love de John Madden ; que dire de Scarlett Johansson (Le Dahlia noir Brian de Palma en 2006), Natalie Portman (au choix), Rachel Weisz (La Momie de Stephen Sommers ou Confidence de James Foley en 2003) ou Barbara Streisand (Nos plus belles années de Sydney Pollack en 1973), actrice et chanteuse. Et la liste n'est pas exhaustive. On ne choisit pas ses parents, on ne choisit pas sa famille, on ne choisit pas non plus les trottoirs de Manhattan ou de Chicago, pour apprendre à jouer la comédie.
Gwyneth Paltrow dans Seven de David Fincher en 1995
Kirk douglas dans Spartacus de Stanley Kubrick, 1960
Tony Curtis
Issur Dalielovitch Demsky est né en 1917 à Amsterdam dans l'Etats de New York, ses parents sont des immigrés juifs arrivés de Biélorussie ; ils fuient pour échapper à la pauvreté et à l'antisémitisme d'État de l'Empire Russe ; Bernard Schwartz, né en 1925 à New York, est le fils aîné d'émigrés juifs hongrois : faut-il présenter et Kirk Douglas (quel film choisir ?) et Tony Curtis (Certains l'aiment chaud de Billy Wilder en 1959 ou le feuilleton Amicalement vôtre, avec Roger Moore, 1971-1972) ? Sans doute pas -tout comme Paul Newman (Exodus d'Otto Preminger en 1960 ou L'Arnaque de Roy George Hill en 1973 avec Robert Redford), également cinéaste (il remporte le Golden Globe du meilleur réalisateur en 1968 avec Rachel Rachel), Paul Newman (militant démocrate) dont le père était juif. Trois figures majeures du cinéma américain de l'après-guerre. Otto Preminger naît à à Wiznitz en 1905 dans une famille juive de la Galicie auto-hongroise. Il arrive en Amérique en 1935.
Bien Siller
Scarlette Johansson, Le Dahlia Noir de Brian de Palma en 2006
Benjamin Edward Meara Stiller est le fils d'un père d'origine juive et d'une mère convertie au judaïsme : sa prestation dans Mary à tout prix de Peter et Bobby Farrelli en 1999 est inestimable ; quant à Harrison Ford, dont la mère est juive, il naît à Chicago en 1942, et sa filmographie rendrait jaloux le plus humble des acteurs de ce monde. Dustin Lee Hoffman, lui, est né à Los Angeles dans une famille juive d'origine roumaine et ukrainienne : il a décroché deux fois l'Oscar du meilleur acteur pour Kramer contre Kramer de Robert Benton en 1979 et Rain man de barry Levinson en 1988.
Jerry Lewis
Joseph Levitch naît le 16 mars 1926 à Newark dans le New Jersey. Il va devenir un humoriste et un acteur de talent, avant de devenir un des grands créateurs de formes du cinéma américain, avec Le Dingue du Palace en 1960, Le Tombeur de ces Dames en 1961, Le Zinzin d'Hollywood la même année, Docteur Jerry et Mister Love en 1963 ou T'es fou Jerry en 1983 : Jerry Lewis meurt le 20 Août 2017, à Las Vegas, à l'âge de 91 ans. Arthur Penn, né à Philadelphie en 1927 dans une famille juive d'origine russe, tourne La Poursuite impitoyable en 1963 avec Jane Fonda, Angie Dickinson, Marlo Brando et Robert redford, Bonnie and Clyde en 1967 avec Faye Dunaway et Warren Betty ou Little Big Man en 1970 avec Faye Dunaway and Dustin Hoffman. Du lourd.

Il faudrait bien en entendu évoquer dans le désordre les cinéastes Sydney Pollack (Tootsie en 1982), Joel et Ethan Cohen (au choix), Woody Allen (au choix), Ernst Lubitsch (To be or not to be en 1942), Mel Brooks (Melvin James Kaminsky), Darren Aronofsky, Sidney Lumet (Serpico en 1973), Sam Mendes (d'ascendance juive par sa famille paternelle), Paul Mazursky (Une Femme libre en 1978), Barry Levinson (d'ascendance juive russe), Alan J. Pakula (Les Hommes du Président en 1976 avec Robert Redford et Dustin Hoffman) fils d'imprimeurs immigrés juifs venus de Pologne, et Steven Spielberg (l'embarras du choix), tous d'illustres inconnus à la carrière surfaite (Joke). Avant de prendre congé, une mention spéciale très subjective pour Joseph L. Mankiewicz, fils cadet d'immigrés juifs venus d'Allemagne, et son long métrage L'Aventure de Madame Muir sorti en 1947.
La cancellation de leurs œuvres serait en conséquence un crime contre l'art, pis que ça : une faute morale impardonnable. Boycotter les cinéastes juifs toujours de ce monde, interdire la projection de films parce que tournés par des réalisateurs juifs, refuser à un acteur juif la présidence d'un festival, ou tout simplement leur présence, marquerait la victoire posthume d'enragés qu'on croyait définitivement disparus sous les décombres de Berlin. Qu'à cela ne tienne, ils vont continuer de vaticiner rageusement. Les temps sont durs. Il n'est pas interdit d'espérer des jours meilleurs.
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Natalie Portman dans Léon de Luc Besson en 1994, aux côté de Jean Reno