Autopsie d'un couple : Si tu penses bien (2026) de Géraldine Nakache.

Publié le par O.facquet

SI TU PENSES BIEN de Géraldine Nakache - Cinémas Les 400 coups - Angers

"Je vous souhaite la force et la tendresse"

Alain Bashung

 

Jacques a dit est un jeu de société nécessitant un maître qui donne un ordre. Les joueurs ne doivent l'exécuter que lorsque la phrase commence par Jacques a dit. Ceux qui ne respectent pas l'injonction sont éliminés. Si l'ordre est donné correctement mais qu'un joueur ne l'exécute pas, ou mal, il est à son tour éliminé. Malheureusement la vie n'est pas toujours ludique. Ne pas se faire prendre au jeu relève parfois de l'impossible. C'est entre autres ce que dit Si je pense bien, à la narration chapitrée, sorti le 16 septembre, le dernier film de Géraldine Nakache (écrit avec David Lambert) dont nous suivons la carrière depuis Tout ce qui brille, sorti en 2010. Une belle personne.

 

Si tu penses bien : le film de Géraldine Nakache sort en salles

 

Gil (Monia Chokri), qui travaille dans le cinéma, partie à Dubaï après la mort de sa cousine, croise la route de Jacques (Niels Schneider) à Dubaï, monsieur s'agite dans les affaires et gagne beaucoup d'argent. Il se remet également difficilement de la mort de son frère. C'est immédiatement le coup de foudre : ils vivent ensemble une idylle passagère. Un amour qui paraît évident, Jacques sait y faire : un beau parleur alliciant, charmeur charismatique, à la rhétorique toxique mais convaincante. L'une et l'autre sont juifs, mais Gil n'est pas pratiquante, quand Jacques s'impose (avant d'imposer, le rituel du mekvé par exemple) une orthopraxie religieuse rigoureuse (règles, rites et principes intangibles et précis), que la jeune femme trouve pour le moment exotique. Ils se marient dans la foulée -le rabbin prévient : « Si tu penses bien, il ne t'arrivera que du bien »-, puis donnent naissance à une petite fille, Thaïs. Une relation en apparence stable et pérenne. Bien penser : vaste programme. La réalisatrice fait des allers-retours entre le passé et le présent des six années que dure cette chronique d'un échec annoncé.

 

Si tu penses bien » : la critique d'un film nécessaire sur l'emprise  psychologique

 

De retour en France, Jacques devient de plus agressif et colérique, méprisant, jaloux, une jalousie maladive, il épie et contrôle les moindres faits et gestes de son épouse. Jacques l'éloignent de sa famille, de ses amis, de ses proches (la scène terrible du restaurant), l'enferme à la maison qui devient une prison dorée, et lorsque Gil retrouve un emploi sur un tournage, il fait avorter le projet en cours. Gil n'a jamais rencontré ses beaux-parents, et à la naissance de leur fille, Jacques interdit à ceux de la mère de pénétrer dans la chambre de la maternité afin de voir leur petite fille. Jacques a un grain. Comme le dit un rabbin au début du film, le mot visage en hébreu se dit toujours au pluriel. Janus bifrons. Prudence, donc.

 

SI TU PENSES BIEN - Festival de Cannes

 

Emportements de plus en plus fréquents, irritation permanente, coups de colère intempestifs, fracas récurrents, insultes régulières, en somme une cyclothymie pathologique, donc un trouble de l'humeur oscillant entre des phases d'exaltation excessives, et des phases de tristesse (monsieur verse quelques larmes : il s'improvise victime pleurnicharde) ou de repentance (surjouée ?), qui relèvent davantage de la manipulation que d'une forme de sincérité. La vie maritale devient pour Gil aussi étouffante que destructrice, une gangue. Jacques devient son roi : elle perd ses repères, se trouve sous emprise (conjugal), même si le terme est quelque peu galvaudé ces temps-ci. La violence psychologique à laquelle Gil est soumise, dans sa démesure, laisse présager du pire : une possible violence physique, le tout en présence de la petite (Thaïs Garfinkiel), spectatrice du désastre marital.

 

SI TU PENSES BIEN - Festival de Cannes

 

L'intelligence du film de Géraldine Nakache, dans sa mise en scène et sa direction d'actrice et d'acteur, est de subvertir l'arme favori des manipulateurs et autres harceleurs sexuels : l'inversion accusatoire dans laquelle ils séquestrent leur compagne, lestée d'une culpabilité insoupçonnable et paralysante, tout à la fois. Ainsi se comporte Jacques, oscillant entre élans amoureux effusifs et méchanceté innommable. Semer le doute pour mieux régner, passer de la douceur à la brutalité, des compliments à l'invective, en un claquement de doigts. Jacques va jusqu'à cracher sur Gil. L'habilité de la cinéaste est de ne jamais faire passer Gil pour une victime consentante, qui pardonne souvent quand il faudrait fuir, qui revient toujours quand déjà il faudrait se trouver loin, très loin (du monstre). Facile à dire, mais à faire ? 

 

Si tu penses bien Bande-annonce VF

 

Si je pense bien, tout sauf un long métrage à thèse, esquive ce piège pour offrir le seul statut que mérite Gil, au plus prêt de son corps et de son intimité, dans la complexité de ce type de relation, celui d'une victime désemparée, désorientée, qui ne sait plus où elle habite, qui elle est, comment elle s'appelle, ce qu'elle doit faire : ceci ou bien cela, sourire ou pleurer, prendre la poudre d'escampette ou persévérer, l'indécision la plus brutale l'étreint au sein d'un dispositif diabolique mis en place par Jacques, Pierre, Paul ou qui vous voudrez.

 

Cannes 2026 : "Si tu penses bien", un huis clos suffocant - Reforme

 

Le fait est que Gil s'étiole, dépérit à vue d'œil, consent à l'inacceptable, rejette les mains qui se tendent, elle imagine que cela va s'arranger, qu'il y a toujours et encore l'espoir que tout rentre à un moment ou un autre dans l'ordre ; malheureusement l'ordre est entre les mains d'un tortionnaire qui jouit de la déchéance de sa partenaire de vie, un ordre arbitraire, sans pitié, et par dessus tout sans fin. Gil agit sous la contrainte, sous surveillance constante, se soumettant en partie à tous les diktats religieux de son époux, entre autre chose, malgré une visite à un rabbin (Daniel Cohen), celui qui les avait mariés, incapable de la comprendre, inhabile dans ses réponses, impuissant à donner tort à Jacques, inapte à l'empathie la plus évidente, engoncé qu'il est dans un patriarcat religieux coupable. Un seul horizon : subir en attendant des jours meilleurs.

 

Si tu penses bien”, de Géraldine Nakache : la chronique efficace d'une  emprise conjugale

 

Jacques fait installer des caméras dans toute la demeure, pour mieux protéger sa famille, prétexte-t-il, l'ensemble s'étend en effet sur trois cents mètres carrés. L'insupportable réalité : surveiller continuellement, punir à intervalles fixes. Il se veut omniscient et omnipotent. Il sait en outre jouer à merveille le papa aimant et généreux aux yeux du monde. Gil vit un enfer dans une cage fermée à double tour. Comment prendre son envol ? Comment s'extraire de cet étau ? Où se rendre ?

 

Monia Chokri sous l'emprise de Niels Schneider dans la troublante  bande-annonce de Si tu penses bien - Actualités

 

Géraldine Nakache réussit le tour de force de ne pas faire du spectateur un juge susceptible de dénoncer la passivité de la proie prise dans un piège redoutable, de la souffre-douleur coincée dans une spirale infernale, incapable de briser ses chaînes, en d'autres termes : la rendre presque responsable de sa situation, en oubliant la perversité de Jacques, tous azimuts. Il faut vivre avec les gens pour les connaître. Et partir n'est pas chose si aisée. Le geôlier veille sur Gil. Une ombre s'échine à lui chercher des noises. 

 

Si tu penses bien : le film de Géraldine Nakache qui montre ce que vos  disputes font vraiment à vos enfants - aufeminin.com

 

Si Gil finit par trouver une porte de sortie, à la suite d'un voyage au bout de l'enfer, en s'évadant en compagnie de sa fille du pénitencier où elles étaient retenues prisonnières depuis des années, pour trouver refuge chez ses parents (Annah et Alain, Clémentine Célarié et Christan Benedetti) qui les accueillent chaleureusement dans leur appartement les bras ouverts : des gens estimables, bien que longtemps passifs (ou impuissants ?). Elle s'en explique devant un rabbin (Laurent Capelutto) qui lui donne en définitive raison. Gil se libère du joug de son mari. Jacques comme de bien entendu ne lâche pas l'affaire. La toute fin du film laisse en outre planer un doute sur la suite des événements, ou peut-être s'agit-il simplement d'une allégorie de la mainmise passée de Jacques sur Gil, une domination qui touche à son terme, espérons-le : Jacques a dit mais il a perdu. Saluons le courage de Géraldine Nakache, qui a su, bien que juive, et guère ménagée ces temps derniers, révéler l'inacceptable dans un monde qu'elle connaît bien, au risque du rejet. Que ce cran puisse servir d'exemple et calmer au passage les esprits. On peut toujours rêver.

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Women In Motion : Géraldine Nakache explore les mécanismes de l'emprise  avec son film « Si tu penses bien » – STILL MAG

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Publié dans pickachu

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