Comme une envie d'ailleurs : Alyah (2012) de Elie Wajeman.

"Notre raison est toujours déçue par l'inconstance des apparences"
Blaise Pascal
Une connaissance vous incite vivement à découvrir Alyah (qui signifie « montée » en hébreu), le premier film de Élie Wajeman (Les Anarchistes en 2015, Médecin de nuit en 2020, ou Comète cette année) sorti en France sur les écrans en 2012. Chose dite, chose faite, et fissa.
Votre serviteur sort du visionnage déconcerté, désemparé même, pour ne pas dire abasourdi et abattu, décontenancé aussi, voire désorienté (sans jeu de mots). Que s'est-il donc passé ? Peut-on encore faire confiance à qui que ce soit dans ce monde impitoyable ?
Jugez-en vous-mêmes : outre que les Inrockuptibles ont comparé le long métrage à un polar de James Gray (oui, ils ont osé), la présence dans la distribution d'une actrice engagée, aux convictions inébranlables, prête à tout moment à prendre la mer sur une embarcation de fortune, rétive à tout lâche compromis qui conduirait à une honteuse compromission, au risque d'une carrière qui s'annonce riche et variée, ne laisse pas de dépiter. Sans compter le désarroi qui pourrait accabler Annie Ernaux si la nouvelle lui parvenait. Ne parlons pas de malheur. Nous y reviendrons un peu plus loin.

Que raconte le film ?
Nous sommes à Paname (ça fait bien de dire Paname, non?) en 2011. Alex Rafaelson (Pio Marmaï, méditatif et distingué) est un petit vendeur de haschich et de cocaïne à la sauvette, qui ne s'affranchit toutefois nullement de toutes les règles morales. Le tout dans l'ombre d'une grand frère à l'humeur labile, Isaac (Cédric Kahn, très bon), le frère maudit et biblique, qui a été jadis un soutien, avant de devenir petit à petit un boulet, un fardeau, vraiment. Constamment dans le besoin financier, des ennuis pécuniaires à ne plus savoir qu'en faire, un couple qui bat de l'aile (monsieur est volage, Alex est chargé d'apaiser la rage des amantes déçues), il tape son petit frère pour rembourser une tonne de dettes. Alex sature. Sa vie n'a pas vraiment de sens. En ont-elles jamais ?

Le jeune homme est un Juif français de 27 ans qui connaît mieux les trocsons de son quartier que les synagogues de la capitale. Alex n'est pas pratiquant ni sioniste -un Juif incertain, douée d'une intelligence vive, insensible à la xénophobie, avec un cœur gros comme ça. Il bredouille seulement quelques mots d'hébreu, et encore, qui plus est se moque sans vergogne régulièrement de ses amis et cousins qui partent s'installer en Israël ou bien en caressent le projet. Alex tourne en rond dans une routine parisienne sans relief, sur fond du magique Sugar man de Sixto Rodriguez.

Pourtant, quand un cousin (Nathan, David Geselson) lui annonce qu'il a l'intention dans les plus brefs délais d'ouvrir un restaurant à Tel Aviv, Alex se met dans la tête de glisser ses pas dans les siens.
Déterminé à changer de vie, il doit auparavant passer l'Alyah et dénicher 15 000 euros sans attendre. Il doit tout quitter, Paris, qu'il aime tant, Esther (Sarah Le Picard), son ancien amour (qu'il a quittée sans bien savoir pourquoi), Mathias (Guillaume Gouix), l'ami fidèle mais maladroit, et Jeanne qu'il vient tout juste de rencontrer, et qui est tombée amoureuse. Un nouvel amour qu'il découvre, comme tout ce qui possède de la valeur, au moment d'en être probablement privé.

Des choix cornéliens se présentent à lui : entre son Alyah (l'immigration en Israël se déroule en plusieurs étapes, administratives et personnelle, encadrées principalement par l'Agence juive), la Ville lumière, son commerce illicite, l'argent facile, sa famille (un fils oublié orphelin de mère, un père odieux), un frère destructeur et toxique, Esther et Jeanne, des amours compliqués, Alex le velléitaire va devoir trancher, autrement dit, trouver sa voie.
Pour quelles raisons le premier long métrage de Élie Wajeman s'avère-t-il si attachant ?
Alex, sans véritable projet professionnel, dans son détachement ironique, vaguement désabusé, est tout sauf un rebelle, moins encore un contestataire impénitent. Bien que dealer en freelance pour payer le loyer de l'appartement et quelques menues dépenses, il ne rejette pas en bloc les valeurs dites traditionnelles, ne cherche en aucune façon à les remplacer. Il joue simplement avec les règles économiques et sociales de son temps. Il subit en outre un ersatz de liberté qui n'est qu'une forme de précarité et d'incertitude supportable, ceci dans tous les domaines.
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Alex est moins désorienté que velléitaire, la recherche de sens, et encore, a minima, s'impose quand il propose à son cousin de l'accompagner dans son projet commercial en Israël. Ce choix ne traduit pas un besoin impératif de trouver sa place dans la société, uniquement une lassitude lancinante l'a envahi par touches impressionnistes, ce qui a ouvert la porte à un simple désir de changer d'air. Son départ n'est pas une fuite, ni le résultat mûrement réfléchi de prendre enfin sa vie en main, de se construire une identité, seulement la tentation d'un possible renouveau, peut-être aussi l'attrait du pied de nez jouissif à tous ceux qui n'ont jamais cru en lui.

Autrement dit, Alyah constitue un récit d'apprentissage (une étude de caractère) qui mélange avec agilité, sans pathos -la spontanéité des dialogues-, sans afféterie de style : comédie, romance et réalisme social mesuré. En revanche, au sujet du frère Isaac, derrière l'humour et une certaine légèreté du film, apparaît une réelle cruauté existentielle, qui entre en résonance avec des questions sérieuses de fond. De plus, d'aucuns ont vu dans le discours dispensé par l'Agence juive un élan propagandiste. Il s'agit de s'inscrire en faux avec cette vision des choses. Le cinéaste film uniquement avec indifférence un élémentaire exercice de style administratif. Nul bourrage de crâne attesté.

Trois séquences se détachent du reste du film. Celle des adieux à la toute fin du film, où Adèle Haenel (impeccable et superbe) et Pio Marmaï (parfait) jouent avec une rare justesse une séparation douloureuse, voire déchirante. Celles également où s'expriment deux formes émouvantes de fraternité : Alex et Isaac au débotté se rendent sur la tombe de leur mère, puis se prennent tendrement dans les bras, malgré tout ; et la scène presque primesautière où l'ami Mathias cède une somme substantielle à Alex, pour que celui-ci puisse s'envoler vers Tel Aviv. Simplicité et sobriété d'une mise en scène fluide et nerveuse. Comme quoi l'on peut faire plus avec moins, à l'image de la performance de Pio Marmaï, lequel exprime énormément sans minauderies agaçantes, ni fébrilité corporelle incongrue. La caméra à l'épaule, Élie Wajeman, à l'instar d'Alex qui les fuit comme son ombre, refuse les cadres au profit du mouvement.

Il nous faut éviter ici le cliché du Juif errant, un essentialisme facile, n'y voir que des individus qui bricolent leur quotidien comme ils peuvent, lestés de leurs contradictions personnelles portatives, notre lot commun, dans le petit monde qu'il leur est donné d'arpenter.
Bon. Une question cependant se pose et s'impose : qu'est-ce qu'Adèle Haenel (Jeanne) est-elle allée faire dans cette galère ? Une erreur pardonnable de jeunesse ? Une pensée politique encore embryonnaire ? Un élan du cœur irrépressible, donc une errance excusable ? Allez savoir : ce qui se passe sous la couette relève de toute façon de l'intimité des intéressé(e)s, sauf pour les esprits totalitaires, frustrés ou/et voyeurs. Elle va librement jusqu'à célébrer le shabbat dans la famille d'Esther, une amie, où elle rencontre Alex, et lance même en partant un sincère et touchant shabbat shalom.

Force est tout de même de constater que le dilemme qui se pose à Alex, aller ou non s'installer en Israël, concerne évidemment un pays que l'actrice juge aujourd'hui colonial et génocidaire. L'État hébreu l'était-il déjà en 2011 ? Vaste programme. En tout cas, lors de l'au revoir poignant susmentionné, Jeanne ne trouve rien à en redire lorsqu'elle évoque le sujet avec son nouvel amour en partance, outre, bien entendu, une inconsolable détresse amoureuse compréhensible, qui la brise et lui tire des larmes. Nulle sous-entendu d'ordre politique en tout état de cause. Est-ce bien raisonnable ?
![Alyah" : l'équipe au micro [VIDEO] - Actus Ciné - AlloCiné](https://fr.web.img5.acsta.net/medias/nmedia/18/93/41/12/20254735.jpg)
Le choc : d'ici qu'elle joue bientôt dans la saison 6 de Fauda (la saison 5 est sur Netflix), il n'y a qu'un pas que nous saurions imaginer. En parler à des amis, des collègues, en famille, avec des voisins, poser la question, interroger alentour. Bon courage à toutes et tous. Nous n'en dirons rien ici. Veillez sur vous. Vieillir en paix, surtout.
Pour les locaux, Alyah est disponible à la bibliothèque municipale tourangelle.
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