Le cinéma et la Shoah : retour sur La Liste de Schindler de S.Spielberg (1994)

à Daniel M., aux siens
"Je ne vis pas à Jérusalem, Jérusalem vit en moi"
Elie Wiesel, écrivain, Prix Nobel de la paix en 1986
Trente deux ans à tourner autour, encore et encore, sans jamais trouver la force, le courage surtout, de se lancer. L'expression est un lieu commun, un faux-semblant souvent, voire une posture complaisante, force est toutefois d'avouer qu'après la vision de La Liste de Schindler de Steven Spielberg, sorti en France en 1994, il y eut pour beaucoup un avant et un après, comme on dit, nonobstant les critiques fondées et pertinentes dont le film fut l'objet.

Il faut dire que s'attaquer cinématographiquement parlant à la Shoah n'est jamais une entreprise anodine. La singularité du génocide de plus de six millions de Juifs d'Europe durant la Seconde Guerre mondiale en fait un sujet à aborder avec précaution. Elle nous oblige. En dire deux trois mots sans se vautrer dans le mauvais goût demeure par conséquent un impératif catégorique. Alors, pourquoi aujourd'hui, plutôt qu'hier ou demain ? La disparition des dernières victimes, celle des derniers témoins, quels qu'ils soient, la recrudescence en Europe et partout dans le monde d'un antisémitisme décomplexé, le négationnisme rampant, l'âge de votre serviteur, le désintérêt croissant pour Nuit et Brouillard (1955) d'Alain Resnais, simplement le temps qui passe, tout cela à la fois, certainement, allez savoir après tout.
Commençons sans surprise par le synopsis du film. La Liste de Schindler est l'évocation des années de guerre d'Oskar Schindler (Liam Neeson), fils d'industriel d'origine autrichienne, comme le Führer, rentré à Cracovie avec les troupes nazies en 1939. Il va, tout au long du conflit, sauver de la mort des centaines de Juifs en les faisant travailler dans sa fabrique, plus précisément huit cents hommes et trois cents femmes (parmi eux des enfants et des adolescents), et les exfiltrer du camp de Birkenau-Auschwitz en 1944 en se défaisant de ses derniers objets de valeur. Oscar Schindler finira sa vie à Jérusalem dans un relatif désœuvrement, où il repose en paix.

Une séquence du film vient hanter depuis toutes ces années des millions de spectateurs. Des décennies aujourd'hui. Le SS-Untersturmfürer Amon Göth (Ralph Fiennes) arrive à Cracovie pour superviser la construction macabre du camp de concentration de Plaszów. En mars 1943, quand le camp est terminé, il ordonne la liquidation du ghetto de la ville (scènes insupportables filmées Spielberg avec un réalisme presque documentaire).

Oskar Schindler et sa maîtresse, juchés sur des chevaux bien nourris, en pleine promenade matinale, assistent interdits du haut d'une colline aux exactions de la soldatesque nazie, dont il inutile de décrire la violence. Ce qui étreint Oskar Schindler est autrement plus puissant qu'une simple répulsion passagère. S'il reste coi, impassible, impavide, c'est qu'une prise de conscience dévastatrice l'envahit devant le spectacle de l'application concrète de l'idéologie nazie, et de ses conséquences. Devant cette débauche d'horreurs, Oskar Schindler décide alors de la manière dont il va réagir à cette situation hors du commun.

Le chef d'entreprise va faire désormais la démonstration qu'être libre, c'est être responsable de ses choix, même dans une situation des plus contraignantes. La liberté ne signifie pas l'absence de contraintes, mais la capacité de prendre position quand un devoir moral se présente, s'impose à nous, et peu importe les circonstances, sans fuir surtout ses responsabilités, en arguant qu'on n'a pas le choix. Oskar Schindler et sa compagne choisissent l'authenticité plutôt que la mauvaise foi du pleutre, puisque nous sommes ontologiquement libres (la sociologie a parfois bon dos).

Le film de Spielberg à cet égard nous interpelle au passage, puisque les choix d'Oskar Schindler ne concernent pas uniquement sa propre personne, ils proposent concomitamment au spectateur une certaine image de ce que tout un chacun peut ou doit être. Autrement dit, en choisissant pour lui-même, pétri d'angoisse, de contrevenir à son échelle, et sans restriction, à la barbarie nazie, il engage l'humanité toute entière ; des résolutions dont il va assumer la responsabilité, lesquelles ont donc une dimension morale et collective : une charge mais également une possibilité d'émancipation. L'orientation nouvelle qu'Oskar Schindler donne à sa vie jusque-là confortable, apporte la démonstration que nous sommes toujours impliqués dans la manière dont nous choisissons d'exister, nous sommes embarqués irrésistiblement. Ce qu'il faut bien assumer.

Claude Lanzmann, le réalisateur de l'indépassable Shoah (1985), a été très critique envers La Liste de Schindler, accusée de transformer le génocide des Juifs d'Europe en récit de fiction comportant un risque : celui de dramatiser et de simplifier un événement historique qui, selon le cinéaste, exige une forme de retenue exemplaire. La fiction risque de transformer la Shoah en divertissement et de donner l'illusion que l'on peut la reconstituer, en conséquence la galvauder.

Claude Lanzmann privilégie le témoignage direct et l'absence de reconstitution afin de préserver l'inaccessibilité du crime nazi ; il refuse dès lors la mise en scène classique, les acteurs, la musique extra-diégétique, les personnages, et toute forme traditionnelle de narration, laquelle donnerait une fausse impression d'accès direct à l'événement. En somme, il reproche fondamentalement au film de proposer un récit avec suspense (la séquence des douches, entre autres), émotions (la petite fille en rouge) et résolution (indécente). L'enseignant et historien Iannis Roder abonde dans le sens de Claude Lanzmann en invitant ses confrères à éviter dans leurs cours toute dramatisation émotionnelle dans l'enseignement de la Shoah, dans son ouvrage Sortir de l'ère victimaire. Pour une nouvelle approche de la Shoah et des crimes de masse, éditions Odile Jacob, publié en 2020. Nous n'abondons pas totalement dans son sens. Loin s'en faut.

Qu'il nous soit permis de ne pas vouloir faire un choix tranché entre Shoah d'une part, d'autre part La Liste de Schindler. Ils peuvent se compléter, accompagnés de Nuit et Brouillard, injustement délaissé. Les modes passent de toute façon.

Les Cahiers du Cinéma reviennent à plusieurs reprises sur le film. Ils soufflent le chaud et le froid en fonction des rédacteurs. Dans le numéro 482 de Juillet-Août 1994, Luc Moulet reproche au film son accumulation d'émotions et de vertus positives. Autrement dit, pour le rédacteur, Steven Spielberg en fait trop, il multiplie lourdement les séquences pathétiques, tout en cherchant constamment à provoquer une réaction émotionnelle chez le spectateur. Sa critique interroge surtout sur la façon de représenter la Shoah au cinéma, une vielle préoccupation des Cahiers du Cinéma depuis l'article fondateur de Jacques Rivette, « De l'abjection », publié dans la revue en 1961, à propos de Kapo de Gillo Pontecorvo. Jacques rivette y dénonçait le fait qu'une mise en scène puisse faire d'une scène dans un camp de concentration un beau spectacle cinématographie. Ne pas esthétiser l'innommable. Jamais.

Camille Nevers, en revanche, dans le n° 478 de la revue, adopte une position beaucoup plus clémente concernant La Liste de Schindler. Elle y défend l'idée que le recours à la fiction et aux moyens du cinéma hollywoodien n'est pas en soi un problème rédhibitoire afin de représenter la Shoah : la fiction n'est pas l'opposé de la réalité, ce qui compte, c'est le regard du cinéaste et de sa mise en scène (en contre-exemple on pense au détestable La vie est belle de Roberto Benigni, 1998), Spielberg, bien que cinéaste hollywoodien, est tout fait capable de traiter avec rigueur la Shoah, Camille Nevers voit même dans les procédés du réalisateur américain -suspense, émotion, dramatisation-, une possibilité de faire ressentir au spectateur quelque chose de la terreur nazie.
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A chacun de se faire une idée, comme toujours, au moment où la haine tous azimuts des Juifs refait surface alentour -elle était tapie dans l'ombre depuis 1945. Ces quelques mots : trente deux ans après.
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