Attention chef-d'œuvre (ou presque) : The Dog Stars de Ridley Scott (2026)

"Le courage est le prix que la vie exige pour accorder la paix"
Amélia Earhart
"Autour de moi, on réprouvait le mensonge, mais on fuyait soigneusement la vérité"
Simone de Beauvoir
Le film post-apocalyptique est aussi vieux que le septième art. D'où qu'il serait périlleux d'en faire uniquement le miroir de nos angoisses du moment. Peut-être à la marge seulement, au risque de l'exercice de style cependant.
The Dog Stars de Ridley Scott (Alien en 1979, Blade Runner en 1982 ou Thelma et Louise en 1991) est sorti en France sur les écrans le 26 août dernier. La critique l'a dans l'ensemble plutôt éreinté, et la bande annonce n'était guère à son avantage. D'autant qu'entre de Gaulle, L'Odyssée, Fjord et Spider man, voire Toys Story 5, il fallait jouer des coudes cet été pour se frayer une place à l'affiche. La concurrence fut rude. En période de canicule, personne ne s'en est plaint.
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Nous en sommes en 2035, aux États-Unis d'Amérique. Une pandémie a décimé une partie substantielle de l'humanité. Hig (Jacob Elordi), un ancien mécanicien, vit dans le Colorado, coupé de ce qui reste du monde, en compagnie de son chien Jasper, et de Bangley, un ancien marine bougon (Josh Brolin), faux méchant, vrai gentil, armé jusqu'aux dents, et particulièrement méfiant, voire paranoïaque. On le serait à moins remarquez, au regard d'un voisinage pour le moins dégénéré. Ils vivent dans un aérodrome où ils se sont créés autant que faire se peut un petit univers douillé où ils ne manquent de rien au quotidien, une planque presque paisible, n'étaient les assauts récurrents de bandes de fous furieux prêts à tout (simulacre d'Amérindiens, donc retour du refoulé ?), qu'il faut par la force neutraliser, avant de les faire brûler.
Hig bricole, mais ce qu'il apprécie par dessus tout, outre chasser, c'est patrouiller dans les environs dans un avion de petite taille : il visite une communauté chrétienne mennonite, fondée sur l'entraide plutôt que sur la violence, qu'il ravitaille en victuailles de toutes sortes, après un passage risqué dans la grande ville du coin presque désertée, où il en profite pour faire le plein de gazole. Il visite régulièrement la maison où il partageait sa vie avec son épouse, morte lors de la pandémie.
Un jour, il capte une mystérieuse transmission radio, laquelle lui laisse espérer que quelque part des humains normaux continuent leur vie malgré le désastre planétaire. Bangley, lui, juge inepte l'espoir de son acolyte, et lui déconseille toute forme de recherche qu'il considère risquée, et sans avenir viable.

Lors d'une attaque nocturne de ravagés exaltés, Jasper est tué. Hig, abattu, décide de partir à la recherche de la communauté humaine qui émet régulièrement des messages radio. L'avion tombe en panne en plein vol, Hig est contraint d'opérer un atterrissage forcé -une scène spectaculaire d'une grande force. Il tombe sur une ferme où vivent un père ombrageux (Pops, Guy Pearce) et sa fille (Cima, Margaret Qualley), autrefois médecin, tous les deux veufs, et sur le qui-vive, eu égard aux multiples incursions de barbares sans foi ni loi qui environnent leur propriété.

Hig, malgré les réticences du père, finit par se faire accepter. Le jeune homme et la jeune femme commencent à se rapprocher. Papa ferme les yeux, plus exactement il les maintient grands ouverts mais laisse faire : il faut bien qu'à leur âge le corps exulte. Hig prépare toutefois le terrain pour reprendre son envol à la recherche de la société civilisée, repérée sur les ondes, l'esprit far west.

Jusqu'au jour où une horde de sauvages assiège la ferme : Hig fait monter dans son avion illico presto la petite famille, il décolle dans la difficulté, mais parvient à s'envoyer en l'air sans trop de dommages.
Ils se dirigent vers alors vers Grand Junction, là où le pilote pense trouver l'origine de la transmission radio, donc de potentiels humains avec qui faire un bout de chemin, même escarpé. Là, le film bifurque radicalement, du western post-apocalytique, The Dog Stars verse soudain dans le fantastique horrifique le plus inattendu. C'est l'une des séquences les plus réussies du film, laquelle mêle angoisse, suspense, violence et perversité avec une dextérité qui mérite d'être tout à la fois relevée et saluée. Un des moments les plus forts du cinéma américain de ces dernières années, une séquence qui oscille entre John Carpenter et David Lynch.
Grand Junction est contrôlée par un groupe hostile sous le joug de Darlene, interprétée par Allison Janney. Derrière un accueil en apparence des plus chaleureux, se cache un piège impitoyable, dont l'organisation est confiée à des cannibales : les étrangers d'abord soulagés sont ensuite sacrifiés. Du grand cinéma. Une mise en scène rigoureuse, sans tape-à-l’œil ni fioritures superflues, une direction d'actrices et d'acteurs au cordeau. Juste ce qu'il faut pour que nous nous réjouissions sans restriction qu'ils en réchappent, avant de détruire à l'aide de grenades l'aéroport de Grand Junction en le survolant, pour la plus grande satisfaction du spectateur toujours en attente d'un retour à l'ordre protéiforme. Ils retrouvent Bangley qui seul a dû tailler en pièce un bataillon déchaîné (la séquence la plus violente du film) parti à l'assaut de son refuge. Blessé gravement, Cima reprend du service avec quelques points de suture.

Hig, Cima, son père et Bangley décident de partir partager l'existence de la communauté de survivants mennonite. Quant à Hig et Cima, nous dirons simplement que pour aller plus loin, il faut aller plus près. Cela ne nous regarde pas. La rencontre inopinée de deux solitudes.
Que dit le film ? The Dog Stars parle de solitude, en privilégiant l'état psychologique des personnages (plus complexes qu'il n'y paraît), tous plombés par un deuil permanent, apparemment insurmontable : un passé qui ne passe pas. Le film pose une question récurrente dans ce genre cinématographique : pour survire dans un monde violent, faut-il user des mêmes méthodes ? Vaste programme. A cet égard, Bangley (la méfiance, la survie par la peur), Hig (l'empathie, la survie par l'espoir) Pops (la suspicion, un clone de Bangley) et Cima (la générosité, le pendant féminin de Hig) apportent à cette interrogation des réponses divergentes, sans être pour autant inconciliables. Jasper symbolise la fidélité et l'humanité que son maître tente de préserver. La critique a lourdement insisté sur leur relation (trop ?), laissant entendre qu'elle serait la colonne vertébrale du film. A tort. Même s'ils vivent tous régulièrement une vie de chien.

The Dog Stars entre les images laisse entendre qu'il faut toujours s'efforcer de retrouver un lien avec nos frères humains, quoi qu'il arrive, accepter le deuil, puis repartir de l'avant, sans rien oublier, la souffrance en moins. Apprendre seulement à vivre avec un passé apaisé, autant que faire se peut.

Outre que The Dog Stars est un drame psychologique, doublée d'une belle histoire d'amour, pudique et attendrissante, et une réflexion optimiste qu'on dira philosophique sur la civilisation, et malgré ce qui se dit et s'écrit ici ou là, osons ajouter toutefois ceci : le film s'affirme à l'inverse par dessus-tout comme un western sombre, presque désespéré, pour le moins pessimiste. Un western pour la beauté époustouflante de la nature (pas nécessairement accueillante), pour l'esprit pionnier acharné, le goût de l'aventure, l'ardeur au travail, l'esprit de famille, le danger mortel toujours aux aguets, l'inviolabilité de la petite propriété, ou la capacité à rebondir nonobstant les vicissitudes d'un monde où la violence l'emporte sur la bienséance commune, en l'absence à la fois de règles partagées et acceptées, et bien entendu d'une force publique en capacité de les faire respecter.

En somme, et ce n'est pas rien, The Dog Stars met en exergue la fragilité de ce qu'on nomme un État de droit démocratique où la légitime violence est détenue par les gardiens de la paix, sous les ordres d'un État impartial et protecteur, dont les dirigeants sont démocratiquement élus. Tous ces sujets hantent l'inconscient collectif américain (Un État qui s'est récemment construit et uni dans la douleur), comme il devrait le faire par chez nous. Il suffit en effet de peu, d'un rien, d'un dérapage intempestif, d'un manque d'eau ou de nourriture inattendu, d'une pandémie dévastatrice, d'une guerre, civile ou non, d'une catastrophe naturelle destructrice, quelle qu'elle soit, pour que l'état de nature reprenne ses droits et que la bestialité la plus cruelle redeviennent la norme, la lutte de tous contre tous, pour tout dire.

Au revoir Rousseau et ses bons sauvages pervertis par la société, simple hypothèse d'école dépourvue de pertinence réelle. The Dog Stars avance comme un avertissement sans frais aux apprentis sorciers qui œuvrent à la destinée de nos démocraties apaisées qui se croient à tort intangibles, indestructibles. La nature, les écosystèmes, la faune et la flore, resteront splendides, admirables, sans personne néanmoins pour les admirer un jour, si nous n'y prenons garde, avertit Ridley Scott (Gladiator en 2000, Seul sur Mars en 2015 ou Napoléon en 2023), en vieux sage aguerri. D'où le caractère contemplatif faussement balsamique du film. A bon entendeur.
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