Un pavé dans la marre : Camarades (2026), une mini-série de Dominique Baumard et Benjamin Charbit.
"Le droit bourgeois est la vaseline des enculeurs du peuple"
Mai 1968, La Sorbonne
"II a été permis de craindre que la Révolution, comme Saturne, dévorât successivement tous ses enfants"
Pierre Victurnien Vergniaud
En ce moment, incontestablement, le fond de l'air est rouge, comme la colère de nombreux auditeurs/spectateurs de l'audiovisuel de service public. La mini-série Camarades déjà disponible sur le site de la chaîne Arte en est la démonstration. Réalisée par Dominique Baumard et Benjamin Charbit, ouvertement engagés à gauche, la série est diffusée en France et en Belgique à partir du 16 septembre. Elle est consacrée presque exclusivement au Centre universitaire expérimental de Vincennes, créé lors de l'après Mai 1968 par le ministre de l'Éducation nationale Edgard Faure afin de de contenir la marée subversive du printemps précédent. L'expérience durera une décennie, jusqu'en août 1980, date à laquelle les autorités compétentes décideront de raser sans ménagement ni consultation le campus. En attendant, des professeurs perspicaces, à l'image de Monique Witting, qui, bien que controversée, milite pour un mouvement féministe en non-mixité ; là se crée le « Groupe de Vincennes » -les premiers pas du wokisme ? Un exemple parmi d'autres, à l'attention de ceux qui récemment pensent avoir inventé le pétrole. A cet égard, la séquence des réunions non-mixtes dans la forêt de Vincennes est une des plus réussies de la série, quoi qu'on en pense, elle marie drôlerie, facétie, burlesque et esprit de sérieux avec élégance.

Claudine
Avec l'ambition affichée de devenir un foyer intellectuel d'innovation de toutes parts, il se caractérise par son ouverture sur le monde contemporain, ce qui implique son ouverture aux non bacheliers (seconde chance), à des disciplines jusque-là absentes du cursus universitaire (arts, urbanisme, entre autres), à de nombreux cours en soirée pour les salariés, à l'aide d'une pédagogie reposant sur des groupes restreints, et une large liberté aux étudiants et aux mouvements politiques de gauche (très à gauche), dans une effervescence politique incandescente. Dotée d'un statut dérogatoire qui lui permet d'autogérer son propre découpage disciplinaire, l'Université expérimentale ouvre ses portes en janvier 1969. La mini-série, à sa façon, suit cette première année universitaire innovante. La culture post-moderne se moque des originaux, elle chérit la citation, l'ironie, la nostalgie.
Françoise
Claudine (Manon Kneusé), prostituée du bois, en couple avec un flic marié (Jacques, Vincent Elbaz), accepte de jouer les taupes pour le compte des RG à l'intérieur des différents mouvement révolutionnaire qui peuplent bruyamment le site. Il s'agit de déjouer préventivement toute forme d'attentat terroriste. Elle se lie d'amitié avec un groupuscule maoïste composé de Gérard Gérard (Pierre-François Garel), un prof de fac issu de la bonne bourgeoisie française industrielle, auteur d'un ouvrage subversif à succès dans la première moitié des années 1960, de Françoise (Lulja Comar), jeune bachelière qui a grandi dans un milieu modeste provincial, laquelle veut renverser l'ordre capitaliste et ses valets, et d'Amadeo (Michel Lescot), un électron libre homosexuel. Une mention spéciale pour le Président de l'Université, André Merloux (Grégory Gadebois), un communiste canal historique pétri de contradictions (cela le rend attachant), et pour Djamel, dit Jimmy, (Reda Bendahou), chargé de l'entretien des locaux.

Amadeo, Françoise et Gérard
Un hebdomadaire progressiste qui fait la joie du monde enseignant chaque fin de semaine, y voit une parenthèse enchantée, filmée par un regard bourgeois. Qu'est-ce qu'un regard bourgeois ? Le rédacteur, emporté sans doute par son enthousiasme, mime la phraséologique néo-marxiste d'un temps ancien qu'il fantasme, à l'image des deux réalisateurs qui prennent bien des libertés avec l'Histoire, ce qui après tout est leur droit, puisqu'«il est interdit d'interdire ». La série cherche davantage à recréer une ambiance, un brouillard d'époque, une atmosphère particulière, que de respecter fidèlement, scrupuleusement, les faits et les agissements de chacune et chacun en cette année 1969 (année érotique) à Vincennes.

La série oscille entre chronique politique et sociale des années de b(r)aises, activisme forcené et romance non-assumée -deux déclarations d'amour marxisantes très drôles-, film musical et clins d’œil au cinéma expérimental, le mélange protéiforme d'archives documentaires et de fiction pure. Les stars académiques de l'époque ont leur minute de gloire, mandarins roublards : Madeleine Rebérioux (Jaurès : contre la guerre et la politique coloniale en 1959) Gilles Deleuze (la machine désirante), Félix Guattari (l'Anti-œdipe), Jacques Derrida (la déconstruction), Michel Foucault (le bio-pouvoir, l'exclusion de l'anormal), Jacques Lacan (l'inconscient structuré comme un langage), Pierre Bourdieu (la reproduction sociale), Simone de Beauvoir (Le Deuxième sexe), et Karl Marx (le prêt à penser : la lutte des classes), Mao, Lénine, Trotski, Staline, les sociaux-traîtres, Pierre Lambert, la GP, le PCF, les anars, sont dans tous les esprits, dans chaque amphi, dans toutes salles de cours. Mais où est donc passé l'indispensable Roland Barthes (Mythologies) ?

Force est de constater que de nombreux étudiants, sans parvenir jamais à renverser l'ordre bourgeois, verront leur existence bouleverser après leur passage au Centre universitaire expérimental de Vincennes, lequel leur aura appris à se situer dans le monde, la société, appris qui ils sont au-delà des apparences et des stéréotypes, quels formatages et autres injonctions inconscientes structurels les ont produits au sein de la société capitaliste consumériste, grâce à l'apport d'intellectuels dont on a aujourd'hui la nostalgie, bien que certains se soient très souvent égarés (Simone de Beauvoir en zélatrice du maoïsme et de ses dizaines de millions de morts, ses vacances à Cuba en compagnie de l'ami Fidel, sans oublier Michel Foucault et son appétence pour les mollahs iraniens). Une multitude d'émancipations existentielles, donc. Ce qui, déjà, n'est pas rien.

En Mai 1968, du haut du balcon de son bel appartement parisien, l'écrivain pétainiste, collabo et antisémite, Marcel Jouhandeau, hurla aux masses estudiantines armées de pavés qui défilaient sur les grands boulevards : « Rentrez chez vous, dans dix ans vous serez tous notaires ». Ce fut le cas. D'autres sortiront néanmoins brisés de l'échec révolutionnaire gauchiste. Pensons à Robert Linhart (L'Établi en 1978), sociologue et militant d'extrême gauche, et sa phase de mutisme familial et politique qui se prolongera de nombreuses après une tentative de suicide en février 1981 (un film : L'Établi de Mathias Gokalp en 2023, avec Marie Rivière, Mélanie Thierry, Swann Arlaud et Olivier Gourmet, et un livre : Le Jour où mon père s'est tu de Virginie Linhart en 2008).

Le Président
Bien entendu, le babillage jargonnant d'étudiants dogmatiques peut en agacer plus d'un, quand on pense qu'au même moment des agriculteurs s'échinent à sarcler leurs terres afin de nourrir le révolutionnaire en germe et que des prolétaires charbonnent dans leur usines prisons pour alimenter en produits de consommation courante l'étudiant enragé, ou, ce qui revient au même, que des gauchistes bavards produisent du jus de crâne en pure perte appelé à finir aux oubliettes de l'Histoire -les ordures dispersées dans un épisode dans tout l'établissement ?

L'indélicatesse de Gérard et Françoise à l'égard des seuls prolétaires de l'Université, des hommes d'entretien (des techniciens de surface) venus de leur Maghreb natal, manipulés et humiliés -les racisés ne sont encore vraiment considérés-, est un des points névralgiques de la série (un mépris de classe ?). Honnête sur bien des sujets. Et le palestinisme n'avait pas encore supplanté le vietnamisme (la série s'étend peu à ce sujet) dans l'enseignement supérieur.
Malgré des emprunts à Jacques Demy (scènes chantés et dansées) et à Jean-Luc Godard (le montage novateur et des citations à foison), et une interprétation remarquable, vraiment, la mise en scène se montre toutefois vite paresseuse, le jeu d'acteur vite attendu, l'humour fin, la dérision, le badinage, l'impertinence, la pertinence, le comique, l'esprit, l'ironie, qui font la force des premiers épisodes, montrent petit à petit un essoufflement préjudiciable, et l'ensemble perd en cohérence acérée ce qu'il prend en récit foutraque et farfelu parfois inconsistant, voire épais. Le procès stalinien du Président Merloux, séquestré dans son bureau par le groupuscule maoïste, référence explicite au procès d'Aldo Moro dans le film de Marco Bellocchio Buongiorno, notte (2003), vire rapidement au loufoque saugrenu.

Surtout, que cela vienne de la presse de gauche ou des cinéastes eux-mêmes, la volonté maintes fois affirmée ces derniers temps, de voir, dans les films du moment ancrés dans un passé plus ou moins récent, un miroir tendu à notre époque, ne laisse pas de crisper. Dans Camarades, la gauche et ses divisions sont convoquées, alors que les époques divergent sur bien des points (contextualiser), et que la droite française a vécu à son tour bien des métamorphoses depuis les années 1970.
Vincent Elbaz, Jacques
Un mot encore. La série saisit judicieusement le vase clos dans lequel évolue des étudiants hors-sol, presque en autarcie, où ils pensent en rond sans fin dans un petit théâtre -peu inclusif- de la Révolution, où ratiociner est élevé au rang d'un art (pour l'art), comme elle enregistre avec pertinence leur méconnaissance aveugle d'une société qu'ils envisagent de bouleverser de fond en comble, avec une cécité presque assumée, voire coupable -nonobstant le laïus final surjoué de Claudine (un meeting militant ?). Sans compter la démagogie tous azimuts, voir à ce sujet l'entrée fracassante et déclamatoire du prof dans l'amphi au tout début du premier épisode de la série, et son verbiage racoleur et fallacieux. L'agitprop professorale dans toute son imposture.
/https%3A%2F%2Fi.ytimg.com%2Fvi%2FFd628t_gdwQ%2Fhqdefault.jpg)
Si le souhait des réalisateurs étaient de tendre un miroir à la gauche de notre temps, gageons que le contrat a été rempli, parfaitement rempli même, au-delà de toute espérance. Une année à peine après la fermeture de Vincennes, les sociaux-démocrates honnis arrivent au pouvoir en France derrière François Mitterrand, avec la retraite à soixante ans, la cinquième semaine de congés payés, les trente neuf heures, l'abolition de la peine de mort, l'avortement remboursé par la Sécurité sociale, l'homosexualité qui n'est désormais plus un délit, entre autre chose. Un point aveugle, en conséquence : ailleurs également les méninges avaient donc fonctionné, et la révolution néo-libérale pointait son nez depuis l'arrivée au pouvoir de Miss Maggie au Royaume Uni en 1979. Mais ceci est une autre histoire.
of