Machines désirantes : La Petite Dernière (2025) et A trois on y va en 2015 (Hafsia Hersi et Jérôme Bonnell)

« La parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée »
Talleyrand
La Petite Dernière, d'une sensualité pudique, est un film réalisé par Hafsia Herzi, sorti en salles en octobre 2025. Il a été sélectionné en compétition officielle au Festival de Cannes de la même année. Il a remporté le prix d'interprétation féminine pour Nadia Melliti et la Queer Palm. Il s'agit de l'adaptation du roman éponyme de Fatima Daas, publié en 2020 (Prix Les Inrockuptibles du premier roman).
Fatima (Nadia Melliti) grandit dans une famille aimante, dans la banlieue parisienne, de l'autre côté du périphérique. Elle est la fille cadette d'une famille d'immigrés algériens. C'est une élève sérieuse et plutôt douée de classe de terminale, quoique un peu instable, attachée à sa foi musulmane. Elle obtient son bac sans problème, puis s'inscrit à la fac en philosophie où elle se lie à dès la rentrée universitaire avec de nouvelles personnes. Fatima prend quelque distance avec sa famille. Certains parlent de transfuge de classe. Cet éloignement et un nouvel environnement l'encouragent à tenter d'assumer son homosexualité. Elle refuse les propositions de mariage d'un garçon du quartier, prend un cours d'éducation sexuelle avec une femme plus âgée, puis multiplie les liaisons homosexuelles sans lendemain.
Elle tombe cependant amoureuse de Ji-Na (Ji-Min Park), une infirmière d'origine coréenne, isolée en France, qui traverse une passe psychologique difficile. Et parfois tomber amoureux, c'est tomber de haut. La dernière séquence du film suit Fatima jonglant avec un ballon de football sur un terrain déserté, habillée d'un maillot floqué à son nom que sa mère vient juste de lui offrir pour son anniversaire. Une belle métaphore d'une jeunesse chaotique.

A trois on y va (2015) est une comédie douce-amère réalisée par Jérôme Bonnell, qui privilégie une mise en scène intimiste et réaliste. Charlotte (chanteuse) et Micha (vétérinaire), la vingtaine finissante, viennent de s'acheter une maison près de Lille pour y renforcer l'amour qu'ils se portent. Ils entretiennent un commerce amical avec Mélodie (Anaïs Dumoustier, qui fait ses gammes), une avocate pénaliste au barreau de Lille, une jeune femme de leur âge. Depuis quelques mois, toutefois, Charlotte (Sophie Verbeeck) trompe son compagnon avec Mélodie : elles finissent par tomber amoureuses l'une de l'autre. Micha (Félix Moati) ne soupçonne rien de cette liaison, mais il constate au fil des semaines une distance de plus en plus marquée de la part de sa compagne. Se sentant délaissé, il trompe Charlotte à son tour avec Mélodie, les deux amants tombent amoureux. Pour Mélodie, déjà en difficulté sur le plan professionnel, c'est le vertige, en complice du secret de chacun. Le film est une énième variation sur le thème du triangle amoureux.

Bien que sortis en salles avec dix années d'écart, il serait tentant par les temps qui courent de voir uniquement dans ces deux films un effet de mode lié aux revendications sociétales progressistes d'aujourd'hui. Incontestablement, ils entrent en résonance avec des préoccupations du moment (l'homosexualité, la bisexualité ou le polyamour et ses limites), mais pas seulement, d'où qu'ils aient une portée universelle qui transcende l'époque qui les a vus naître. A trois on y va et La Petite Dernière fournissent à cet égard l'occasion de différencier derechef un film engagé d'un long métrage militant.

L’œuvre artistique engagée n'a d'autre ambition que d'offrir une normalité à ce qu'une société maintient hypocritement dans ses marges, avec tout ce que cela comporte d'exclusion, de ségrégation, voire de haine inexpiable. Dans les deux films, les différents protagonistes ne revendiquent rien (la Pride dans La Petite Dernière est uniquement festive), n'exigent rien, ne se victimisent jamais, vivent naturellement des situations compliquées qui se sont imposées à eux sans qu'ils n'aient réclamé quoi que soit, et ils les vivent sans nuire à personne, en individus consentants, que seul l'amour meut. Il faut bien que le corps exulte, non ?

Hafsia Herzi
Le film engagé montre, met en lumière le quotidien banal de personnages ordinaires qui vivent quelquefois comme tout un chacun des événements exceptionnels. Sans prétendre à rien du tout, et sans s'en rendre compte, en s'engageant dans de tels tourments, ils engagent l'humanité toute entière, puisque ce qui leur arrive devient universel, à partir de faits et gestes singuliers. Nulle provocation scénaristique, aucune agression visuelle ou sonore. Il s'agit simplement de révéler ce qui existe, afin de créer une complicité affectueuse avec le spectateur, appelé non à prendre parti, mais à faire partie au bout du compte. Histoire de faire connaissance. Autrement dit, les deux films ne s'échinent jamais à chercher à répondre à la question : « Qui a raison ? ».

Le film militant a souvent quelque chose à vendre, à fendre, à défendre, à pourfendre, ce faisant, il se doit de provoquer, de dénoncer, d'intimer, c'est son fardeau. Le spectateur ne peut rester dans l'expectative, il lui faut choisir un camp, au risque de se sentir mal à l'aise, envahi par la culpabilité s'il n'adhère totalement pas aux choix et autres partis pris du cinéaste. Pas de juste milieu. Pas le temps de reprendre son souffle. Ceci posé, l’œuvre militante met à l'index, désigne des coupables, met en exergue des victimes, dans un élan binaire, une dichotomie où deux éléments opposés s'affrontent, quitte à s'exposer, au mieux à la facilité ou au simplisme, au pire au dogmatisme le plus outrancier. Les personnages deviennent alors des stéréotypes privés de libre arbitre.

La spontanéité tourmentée de Mélodie, Micha, Fatima ou Charlotte parlent pour eux. Ainsi mis en scène, nous ne pouvons que les accompagner, partager le temps d'un film leurs joies, leurs peines, rire, frissonner, s'étonner, découvrir, sans jamais juger, puisque les cinéastes ne nous en donnent jamais l'occasion -qu'ils en soient remerciés, et Hafsia Herzi filme comme elle joue, avec justesse. Ces deux films sont des invitations, non des interpellations ; ça change tout. Tout est proposé, rien n'est imposé : une scène d'amour à trois, des femmes attirées par les deux sexes, un cours d'éducation sexuelle lesbien, les prières d'une jeune femme, ou le prêche d'un imam obtus que la cinéaste ne cherche pas à ridiculiser.
A trois on y va et La Petite Dernière ne prennent jamais la forme d'un tract politique ou syndical (qui ailleurs ont sans doute leur utilité) où tout est toujours/déjà balisé par avance. Un film qui devient un meeting laisse peu de place au doute, à la réflexion, et en définitive à l'émotion qui seule fait bouger les lignes. A cet effet, les émois dans les deux films passent beaucoup par les regards, les silences et les gestes, lesquels nous dispensent de dialogues convenus, voire catégoriques -une spécialité du long métrage militant.

Il fallait en outre des actrices et des acteurs en capacité d'interpréter de tels personnages. Il ne s'agit pas d'un concours. Force est cependant de reconnaître que pour incarner une innocence aussi convaincante, un naturel si désarmant, une telle fragilité existentielle, Nadia Melliti et Anaïs Dumoustier sont irréprochables. Dans des longs métrages où la quête de sens (infinie), l'émancipation (sans rupture), et l'identité, qui n'est pas une équation qu'il faudrait nécessairement résoudre, sont en jeu.
Fatima, qui ne porte pas le voile, est tiraillée entre une foi musulmane sincère, dans une relation de plus en plus personnelle et intime, et son homosexualité, lesquelles doivent cohabiter, donc coexister -appartenir simultanément à plusieurs mondes-, comme Mélodie, Micha et Charlotte sont, quant à eux, dans l'incapacité de choisir entre deux passions amoureuses qui s'entremêlent, plus précisément s'entrechoquent : les sentiments circulent entre les trois amoureux. Et s'il fallait à tout prix prendre parti, prendre alors celui de l'empathie sur la répartie, histoire d'apaiser le temps d'un soupir la fureur du monde.
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Jêrome Bonnell