J'ai ri Lewis : le grand oublié (génie de Jerry Lewis)

"C'est une vengeance douce à celui qui aime beaucoup de faire, par tout son procédé, d'une personne ingrate une très ingrate"
Jean de la Bruyère, Les Caractères, Du Cœur, 19
à Pascal Didot, dit Jobby (1966-1986) et Mario Lopes, pour mémoire
à Noël Simsolo, pour Le Monde de Jerry Lewis (1967)
De son vrai nom Joseph Levitch, Jerry Lewis naît le 16 mars 1926 à Newark dans le New Jersey ; il a la mauvaise idée de mourir le 20 août 2017, à Las Vegas, dans le Nevada. Il vient au monde dans une famille d'immigrants juifs : Daniel Levitch (1902-1980), son père, dont les parents ont quitté la Russie pour poser leurs valises à New York, se produits dans des spectacles de variétés sous le pseudonyme de Danny Lewis ; sa mère, Rachael Brodsky (1903-1983), originaire de Varsovie, est pianiste et accompagne son mari dans ses représentations.
A l'âge de cinq ans, il monte sur scène avec ses parents, toutefois la plupart du temps, ces derniers étant continuellement en tournée, il le passe chez sa grand-mère qui assure son éducation. A 15 ans, un numéro de pantomime lui assure une renommée passagère.
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Dean Martin et Jerry Lewis
Jerry Lewis connaît enfin le succès au milieu dans années 1940 en formant le duo Martin and Lewis avec le chanteur Dean martin, en se démarquant dans la forme comme dans le fond de la majorité des comiques américains du moment. A l'orée des années cinquante, ils sont nationalement connus et reconnus, d'une part par leurs spectacles dans des boîtes de nuit, puis en tant que vedettes de cinéma, en particulier sous la houlette du cinéaste Frank Tashlin (Artistes et Modèles en 1955 avec Sharley MacLaine, le deuxième long métrage de l'actrice). Le duo participe également à la production de films pour la télévision, mais il se sépare en 1956. A partir de cette date, Jerry Lewis connaît un succès cinématographique en solo, d'abord comme simple acteur, puis comme réalisateur de ses propres films dans lesquels il se met en scène.

Artistes et Modèles
Si sa popularité décline aux États-Unis à la fin des années 1960, il conserve en Europe une réputation d'auteur inentamée, en particulier en France, où il est considéré comme un cinéaste majeur. En 1965, à la suite d'une mauvaise chute, il va tomber petit à petit dans un relatif oubli dans les années 1970. Au début de cette décennie un échec le blesse en outre durablement : pour un imbroglio juridique, The Day the Clown Cried, une comédie qui se déroule dans un camps de concentration nazi, ne sort pas en salles. Le film dort-il quelque part ? Le ressusciter permettrait un visionnage comparé avec l'insupportable La Vie est Belle de Roberto Benigni, sorti en 1997.

La Valse des Pantins
Au début des années 1980, il revient au premier plan : il joue en particulier un rôle à contre-emploi en 1983, dans le film de Martin Scorsese, La valse des Pantins. En 1980, il remet un César d'honneur à Louis de Funès, une apparition télévisuelle qui restera dans toutes les mémoires pour un baiser arraché à l'acteur français. Il joue en 1993 dans le long métrage d'Emir Kusturica, Arizona Dream, aux côtés de Faye Dunaway, Johnny Depp et Vincent Gallo. Jerry Lewis joue dans des films et dans l'épisode d'une série jusqu'en 2016. Il avait été récompensé en 2009 d'un Oscar d'honneur pour l'ensemble de son œuvre. Il meurt en août 2017 d'une maladie cardiovasculaire à l'âge de 91 ans.

Tout cela pour dire que Jerry Lewis a été l'un des plus grands acteurs de sa génération, et l'un des metteurs en scène les plus remarquables de l'histoire du septième art. Indéniablement.
Beaucoup sont restés bloqués sur ses personnages d'ahuris hébétés, de pitres torsadés (des tordus) aux grimaces outrées, drôles, parfois hilarants, mais sans consistance ni épaisseur -disent-ils. Il en va cependant tout autrement. Si son son cinéma baroque est à la fois une résistance foutraque au culte de la performance, l'expression d'une peur panique devant la gent féminine -nul rapport de domination ou de conquête, donc-, il est surtout la mise en images de personnages incapables de rester en place dans le rôle qu'on leur assigne, d'où qu'ils soient continuellement déplacés, instables, maladroits et malhabiles, des hommes-enfants souvent solitaires (l'acteur et réalisateur français Pierre Richard retiendra la leçon de cette incommunicabilité, avec Le Distrait, par exemple, sorti en 1970).

D'emblée, dans Le Dingue du Palace, là où chaque groom sait quelle tâche lui est dévolue, Stanley, quant à lui, semble déboussolé, il cherche désespérément de quoi s'occuper en tournant en rond dans une valse-hésitation sans but.

Dans Le Zinzin d'Hollywood (The Errand Boy) en1961, Morty, un faux préposé au courrier, engagé par le patron de la Paramutual Pictures d'Hollywood pour surveiller ses employés, est un jeune homme terrifié par l'univers féminin, loin des séducteurs virils, ces héros des comédies du cinéma américain qui construisent leur humour sur la conquête amoureuse. S'il croise dans les studios une kyrielle d'actrices plus séduisantes les unes que les autres, il les observe parfois à la dérobée avec fascination, sans jamais parvenir cependant à établir une relation égalitaire avec elles, rien d'autre en somme que l'expression d'un homme profondément mal à l'aise en compagnie des femmes de son âge.

Dans Jerry Souffre-douleur (The Patsy) en 1964, Stanley s'assied à côté de la belle Ellen qui le domine de plusieurs têtes. S'en suit une multitude d'impairs, de gesticulations fantasques, en forme de catastrophes en cascades qui provoquent un rire indulgent, tant la maladresse remplace l'aura naturelle et irrésistible, tout à la fois, des charmeurs professionnels.

Les Tontons Farceurs
Dans Le Dingue du Palace (The Bellboy) en 1960, Le Tombeur de ces Dames (The Ladies Man) en 1961 ou Les Tontons farceurs (The Family Jewels) en 1965, les personnages interprétés par Jerry Lewis entretiennent tous une relation pour le moins ambivalente avec les femmes ; si elles apparaissent ponctuellement comme des figures de désir, elles s'imposent surtout à lui généralement comme des sources d'inquiétude irrépressibles, pour un protagoniste alors infantilisé. Ce qui le conduit à se montrer inapte à maîtriser les codes sociaux en vigueur les plus élémentaires.

Ne pas y voir toutefois des hommes déconstruits, vu qu'ils ne l'ont jamais été (construits). Dans The Ladies Man, sans doute son film le plus abouti, Herbert H. Heebert est un jeune impétrant trompé par sa fiancée. Pour noyer sa tristesse, il se fait alors embaucher dans une pension de jeunes filles ravissantes, dirigée à la baguette par une directrice tyrannique, pour ne pas dire castratrice. D'autant qu'il devient l'homme à tout faire du gynécée. Inutile de préciser que les étourderies et autres gaffes vont se multiplier au sein de cet environnement féminin anxiogène. Herbert devient un véritable désastre itinérant, chacun de ses faits et gestes est un cataclysme potentiel. Le contempler faire le ménage équivaut à assister au passage d'une tornade. Il n'empêche qu'il va petit à petit nouer des liens avec quelques-unes d'entre elles, ce qui va quelque peu atténuer sa crainte du sexe opposé.

The family Jewels, un film d'une grande tendresse, le père de Donna, une jeune enfant d'une dizaine d'années, vient de mourir. Il a émis le souhait dans son testament que ce soit un de ses frères qui élève sa fille, désormais une riche héritière. Elle va devoir passer quelques jours avec chacun d'entre eux, puis, au bout du compte, faire un choix définitif. Son chauffeur et garde du corps de toujours, Willard Woodward, devra veiller au bon déroulement du processus d'adoption.

Les Tontons Farceurs
Il est pour elle une vraie mère poule. Il veille à son éducation et à son bien être. En revanche, on ne lui connaît aucune aventure sentimentale, et quand il tombe devant une exposition de photographies de mannequins, il perd ridiculement tous ses moyens, le corps pétrifié, le visage déformé par l'émotion. Donna sera finalement élevée par Willard, un bon tuteur mais un piètre amant ? Allez savoir. Pour ce faire, il usurpe les attributs d'un des oncles, un clown cynique qui abhorre les enfants, exilé en Suisse, ce qui rattache le chauffeur au monde de l'enfance. Notons que Willard, malgré les nombreux désastres qu'il provoque, comparé aux différents oncles, paraît plutôt équilibré, comme quoi le monde est sans doute peuplé d'une somme d'hurluberlus plus étoffée qu'elle n'y paraît. Une séquence d'anthologie illumine la toute fin du film : une partie de billard déjantée durant laquelle un des oncles de Donna fait montre d'une habilité hors du commun malgré une technique guère orthodoxe.

Le Dingue du palace
The Bellboy, outre que le film est un hommage au cinéma muet -Stanley est presque mutique et Stan Laurel, imité par Bill Richmond, fait plusieurs apparitions-, met en scène un chasseur employé dans un hôtel de luxe à Miami, Floride, et le groom susmentionné n'a pas son pareil pour provoquer un désordre innommable dans l'établissement. Notons que l'arrivée inopinée de Jerry Lewis himself dans le palace décuple son talent de gaffeur impénitent. Une façon comme une autre pour le metteur en scène de dire dans son premier long métrage : « Stanley, ce n'est pas moi », et de moquer au passage le star-system. Un dédoublement que nous retrouvons différemment dans Docteur Jerry et Mister Love (The Nutty Professor) en 1963. Jerry Lewis confesse ici qu'il est l'otage d'une légende qui le précède, comme l'illustrent les rires forcés de connivence d'une suite docile et soumise à l'excès à chaque phrase du cinéaste, un homme spectacle.

En définitive, les interactions dans le film entre Stanley, ses collègues féminines et les clientes, sont avant tout le prétexte à des situations burlesques, complètement dénuées d'enjeux érotiques : une cliente s'endort sur son épaule, lui tombe littéralement dans les bras ; à peine Stanley a-t-il eu le temps de profiter de l'agréable et imprévue situation, qu'un de ses supérieurs le rappelle sèchement à l'ordre (un surmoi encombrant). De surcroît, quand Stanley entre dans une chambre où il est chargé de déposer deux trois paquets, il s'aperçoit soudain qu'il est ceinturé de mannequins en pleine séance d'essayage, lesquelles ne font aucun cas de sa présence ; interloqué, Stanley met une main devant la caméra. Cachez ces femmes en petite tenue qu'il ne saurait voir.

Le Zinzin d'Hollywood
Les personnages mis en scène et interprétés par Jerry Lewis lui-même sont dits excentriques, autrement dit, ils se situent hors du centre où se masse la majorité dite silencieuse, à l'abri, pense-t-elle, du qu'en-dira-t-on, protégée de la violence du monde, imagine-t-elle, par sa conformité aux injonctions dominantes. Dans Le Zinzin d'Hollywood, une scène poétique est particulièrement poignante : dans un débarras reculé des studios, Morty confie à une marionnette combien il souffre d'une solitude inconsolable qu'il camoufle derrière une naïveté et un don de soi inébranlables. Exemplaire. Jerry Lewis, à l'image de tous les artistes dits comiques, impose une vision tragique du monde.

Le Zinzin d'Hollywood

Le Dingue du palace

Le Dingue du palace
Dans Le Dingue du palace, une allégorie éclaire son isolement : Stanley pénètre seul dans l'immense salle des fêtes du Palace baignée de lumière, parvenu tout au fond, il n'est plus qu'un point à l'horizon. Sans oublier une scène d'anthologie fictive, dans laquelle Stanley s'improvise pour quelques minutes chef d'orchestre pointilleux (dans Le Zinzin d'Hollywood nous assistons à une scène où Morty, seul et déchaîné dans le bureau du patron, le mime malicieusement, le parodie même, surtout). Sans oublier la séquence durant laquelle il conduit un avion de ligne, et celle où grâce à un flash, il transforme la nuit en jour. Du grand art. Des moments en apesanteur qui se déroulent au cœur de son esprit, là où se passent, dit-on, les seuls grands et vrais événements de notre existence. Ce qu'il extirpe du néant (une composition musicale, entre autres) est beau et confine presque à la perfection. Ce pouvoir poétique l'empêche toutefois d'entrer socialement et sexuellement dans le monde extérieur.

Le Dingue du Palace
Ce décalage involontaire, source d'un désordre accidentel, voire mécanique, perturbe, plus précisément déstabilise, cet univers très organisé aux normes tôt intériorisées, une innocence d'une portée universelle, tout sauf politique ou revendicatrice (une envisageable critique des hiérarchies sociales, par exemple), bien que contrastant vigoureusement avec le sérieux un poil pathétique des autres personnages -l'ennui naît de l'uniformité. Une candeur au service de toutes celles et ceux qui peinent à trouver une place durable et assurée en ce bas monde. Jerry Lewis, un baume apaisant, une réassurance narcissique, paradoxalement. Un insoumis qui s'ignore. Il ne sera ainsi pas dit que ces longs métrages auront été inutilement tournés.

Docteur Jerry et Mister Love
D'aucuns ont jugé parfois son œuvre quelque peu misogyne, passant complètement à côté de leur sujet. Voyez The Nutty Porfessor : décalé à sa façon, le professeur de chimie à l'université Julius Kelp traîne un physique ingrat, qu'aucun attrait ne vient compenser ; un farfelu incurable voué au célibat. Stella, une de ses étudiantes, le fait soudain fantasmer. Grâce un élixir créé par ses soins, il se transforme en Buddy Love, un crooner séduisant, l'archétype du cavaleur cavalier sans vergogne. Il devient le surhomme, le sur-mâle américain, en un mot une icône. Buddy Love révèle l'instinct sexuel qui vivait corseté en lui. Mais il va néanmoins avoir du mal à maîtriser sa créature. Dans le film, ce qui n'était précédemment que de la mélancolie d'un loufoque esseulé, se mue en angoisse féroce, pour ne pas dire pathologique. Nulle trace de sexisme en perspective, voire de phallocentrisme, bien au contraire. Pour certains la déception va être insondable. En outre, c'est la première fois que le cinéaste donne une compagne à l'un de ses personnages. La liaison est un échec.

Le Dingue du Palace
Dans Le Dingue du Palace, au mitan du film, une dame vient passer quelques semaines à Miami, pour y subir, au sein du Palace, une cure d'amaigrissement. Lors de son départ, devenue l'archétype des femmes fatales blondes américaines des années 1960, elle se voit offrir une boîte de chocolat par Stanley. On imagine le résultat. Nous découvrons de nouveau un ordre intérieur opérer le blocage de toute forme de tentation, sentimentale et/ou charnelle. Stanley occupe une position fausse vis-à-vis de la sexualité, qui témoigne d'une forme de haine du sexe, à l'instar de la séquence où il réduit fortuitement à l'immobilité un jeune marié -une vengeance inconsciente ? En outre, si un couple échange leur valise et que le groom trouve un soutien-gorge dans celle du client, le chasseur fuit à toute vitesse sans demander son reste. En un mot comme en cent, il se montre impuissant à être membre d'une société, à commencer par la cellule de base qu'est le couple.

Le Tombeur de ces Dames
Les personnages joués par Jerry Lewis sont des hommes qui aiment les femmes, en vain souvent : ils ne savent désespérément pas s'y prendre, avec elles, comme par ailleurs avec tout un chacun, leur rapport contrarié avec les dames n'est qu'une des facettes de leur infirmité sociale, d'où ces innombrables actes manqués, en forme de bourdes à répétition, souvent accidentelles (on pense à Gaston Lagaffe de Franquin : un distrait provoque de la distraction), qui suscitent autant le rire que la compassion, de l'attendrissement également -surtout ! Génie de Jerry Lewis et du cinéma américain. Tel un portrait tendu à nos propres vies. L'auto-analyse qu'entreprend Jerry Lewis, dans chacun de ses films, nous encourage à faire la nôtre. Une pensée pour la costumière de ses films, Edith Head, qui remporta 27 fois l'Oscar de la meilleure création de costumes de 1950 à 1970, et qui travailla à de nombreuses reprises avec Alfred Hitchcock.
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Dean Martin et Jerry Lewis