Petite contribution aux prochains RDV de l'Histoire : Les marchands de la mort, quelques mots sur la Ligne Bleue (2015) de Marie Dumora.

Publié le par O.facquet

Nos critiques des sorties cinéma de la semaine : «la Ligne bleue»,  «Histoires de la nuit», «l'Invitation»… – Libération

"L'esprit commande le corps et le corps obéit. L'esprit se commande à lui même et trouve de la résistance"

Saint Augustin

 

Le thème des Rendez-vous de l'Histoire de Blois 2026 : Les Marchands.

 

Un fantôme hante depuis 1945 la vallée de la Bruche en Alsace, annexée par l'Allemagne nazie après la défaire de juin 1940, le village qui s'y niche, Natzwiller, le lieu dit du Struthof, où précisément les nazis ont installé en 1941 le seul camp de concentration, de travail et de mise à mort nazi érigé au sein du territoire français, sur le flanc de la montagne qui domine le village, un camp visible de toutes ses rues, d'où l'on peut scruter le bel horizon vosgien, dessiné par sa fameuse ligne bleue. Les habitants vivaient jadis dans la région du tissage et de l'agriculture. Dans La Ligne Bleue, le documentaire que Marie Dumora consacre à la commune alsacienne voisine du camp, s'imbriquent l'histoire et la géographie, dans un jeu d'échelles à travers les couches de temps explorées, les strates du territoire décrites, afin de recueillir la parole et la transmission de la mémoire des contemporains encore en vie -qui ont donc vécu dans le voisinage de l'horreur-, de leurs enfants et de leurs petits-enfants, à qui elle a été transmise. Le film explore de la sorte une topographie des lieux et et une cartographie des mémoires.

 

FID Marseille | La Ligne bleue | Marie Dumora

 

Le lieu d'internement est aujourd'hui un mémorial visité par toutes écoles, les collèges et les lycées de la région, mais qui reste quelque peu oublié de la conscience nationale. Que reste-t-il des souvenirs du camp du Struthof établi sur les hauteurs village de 1941 à 1945, dans la conscience collective et celle de chacun ? Le film n'est donc pas un travail d'historienne « sur » le camp proprement dit, la cinéaste en fait plutôt un travail sur la mémoire du lieu, in situ, via celle des habitants de l'endroit. Une mémoire ardente, peut-être sélective.

 

La Ligne bleue » : un film qui sort de l'oubli le Struthof, camp de  concentration nazi installé en Alsace

 

Le documentaire s'inscrit dans la longue histoire de la représentation cinématographique de l'univers concentrationnaire nazi, commencée dès la libération des camps à la fin de la Seconde Guerre mondiale (le travail d'Alfred Hitchcock par exemple). Marie Dumora fait resurgir un passé sombre, parfois refoulé, met des mots sur une histoire longtemps restée muette, une aphasie qu'il faudrait également interrogée. Précisons qu'il existe une dizaine de films au sujet du Struthof. La Ligne Bleue est cependant le seul long métrage à prendre en charge la mémoire de ce lieu.

 

"La Ligne bleue" de Marie Dumora : un documentaire comme acte de résistance

 

D'aucuns ont rapproché le travail de Marie Dumora de la démarche cinématographique de Claude Lanzmann, lequel cherche moins à raconter les événements sous la forme d'un récit historique classique, qu'à faire apparaître par la parole et les lieux, la réalité de l'horreur concentrationnaire nazie, et la manière dont elle a été vécue, puis transmise, sans utiliser surtout d'images d'archives. Bien que la réalisatrice privilégie également les témoignages de témoins ou de leurs descendants, force est néanmoins de constater que comparé à l’œuvre du réalisateur de Shoah (1985), son long métrage se rapproche davantage des choix de mise en scène de La Zone d'intérêt (2023) de Jonathan Glazer, parce que leurs films parlent des camps nazis sans s'appesantir sur ce qui s'y est réellement passé.

 

À voir au cinéma: «La Ligne bleue», «Maquisards», «Festin boréal» | Slate.fr

 

Claude Lanzmann, quant à lui, n'élude pas la spécificité des camps nazis, leur unicité historique dans l'horreur. Tout y est dit et montré. Il ne reste jamais à la périphérie de l'univers concentrationnaire. Il y entre de plain-pied : rien n'est laissé hors champ. Ce qui fait toute la différence avec les deux films susmentionnés. Encore que Marie Dumora nous introduit quand même deux ou trois fois dans l'enceinte du camp, ce que ne fait pas Jonathan Glazer, en ne fournissant cependant que quelques précisions superficielles sur l'utilisation par les nazis des installations morbides offertes à notre vue, en tout cas sur ce qu'il en reste, celles qui sont presque totalement détruites, voire reconstituées.

 

La Ligne bleue Bande-annonce VF

 

A cet effet, sans toutefois minorer bien entendu l'héroïsme des résidents de Natzwiller, et la force des témoignages de leurs enfants et petits-enfants, quelques questions se posent aux spectateurs dubitatifs :

-Comment jauger ce qu'on vécut les habitants du village, contemporains et voisins du camp, si rien n'est évoqué, une fois au moins, de la réalité macabre de ce dont ils furent au quotidien les témoins innocents ?

-A l'aune de quoi peut-on évaluer l'immense courage qu'il a fallu à ces villageois sous surveillance constante pour accomplir des actes de de résistance -fournir un sandwich ou une cigarette à un détenu, accepter un cadeau, de vrais actes résistance comme l'a écrit jadis l'historien Pierre Laborie-, au péril de leur vie ?

 

La ligne bleue - Dulacdistribution

 

Il n'est pas question ici de nier à la cinéaste une quelconque liberté de choix artistique, d'autant que la critique est de toute façon unanime : c'est même un plébiscite. Il s'agit simplement d'apporter un bémol, de s'interroger sur la pertinence de certains de ses choix, avec respect et humilité. Ils sont déjà assez nombreux actuellement à vouloir tout soumettre.

A cet égard, nommer concrètement, à un moment ou un autre, la terreur nazie, son application concrète, ici dans le camp du Struthof, c'est tout d'abord redonner une identité à ceux qui en furent les victimes. Les nombreux articles ou les divers commentaires dont le film a été l'objet parlent simplement de prisonniers. Reconnaissons que c'est un peu court, et qu'il y a prisonniers et prisonniers.

 

La Ligne bleue” : la mémoire rassemblée du seul camp de concentration de  France

 

Les bagnards du Struthof ont traversé un enfer bien particulier, c'est le moins qu'on puisse dire. Outre que les détenus furent contraints de travailler dans une carrière de granit (dans le documentaire, nous faisons connaissance avec de jeunes archéologues qui l'étudient), la fameuse « cicatrice rose », ils travaillèrent aussi dans des installations liées à l'industrie de guerre. Le travail était extrêmement harassant, auquel s'ajoutaient la faim, le manque d'hygiène et les violences à répétition, venues des kapos ou de la SS. D'innombrables détenus furent suppliciés, pendus ou fusillés. Il faisait très froid l'hiver, très chaud l'été. La mortalité était élevée. Beaucoup perdirent la vie en construisant en 1941 la route qui mène au camp, laquelle permettait aux nazis de ne plus traverser Natzwiller lorsque les nouveaux déportés quittaient la gare en direction du camp. La route est toujours de nos jours empruntée.

 

À voir au cinéma: «La Ligne bleue», «Maquisards», «Festin boréal» | Slate.fr

 

Parmi les victimes figuraient entre autres des Résistants français et européens, des Nacht und Nebel. En septembre 1944, par exemple, 106 membres du réseau Alliance et 35 maquisards du Groupe Mobile d'Alsace-Vosges furent assassinés, dont de nombreux communistes. En outre, une chambre à gaz fut aménagée en 1943 à environ 700 mètres du camp. 86 Juifs y furent tués en août 1943 dans le cadre du projet criminel d'August Hirt, SS-Sturmbannfürer, professeur en 1945 à l'Université du Reich de Strasbourg, visant à constituer une collection de squelettes juifs à l'Institut anatomique de Strasbourg. De surcroît, un four crématoire fut installé dans le camp en 1943. Le mémorial rappelle que des milliers de corps furent réduits en cendres, sans sépulture digne de ce nom. Sans oublier que le camp fut également associé à des expérimentations médicales criminelles sur des prisonniers, des expériences avec le gaz moutarde.

 

La Ligne bleue" : un documentaire poignant sur l'empreinte qu'a laissée le  camp de concentration du Struthof en Alsace – franceinfo

 

Le complexe concentrationnaire de Natzwiller comprenait le camp principal, libéré en 1944, et de nombreux camps annexes des deux côtés du Rhin. 50 000 détenus de toutes nationalités y furent internés, et 17 000 y moururent de 1941 à 1945. Dans ce complexe furent suppliciés des résistants, des prisonniers politiques, des Juifs, des travailleurs forcés, des homosexuels, des Témoins de Jéhovah, et la liste est loin d'être exhaustive. Jamais les différents protagonistes ne sont véritablement appelés à s'exprimer à ce sujet. Que savent les derniers témoins directs ? Ceux qui ne sont plus de ce monde en ont-ils parlé un jour à leurs proches ? Nous n'en saurons rien. Ce n'est pas le sujet du film diront certains. Soit. Cette extermination à grande échelle, ce n'est tout de même pas pourtant un point de détail de la Seconde Guerre mondiale, non ?

 

La Ligne bleue – Le Fresnoy – Studio national

 

Ce commerce de la mort n'est que furtivement, et très modestement, mentionné dans le film de Marie Dumora. D'où un certain malaise, une forme de gêne, face à ce point aveugle. Quand une grand-mère raconte à sa petite fille ce passé qui ne passe pas, l'enfant (son visage l'exprime, il trahit son désarroi) voudrait en savoir davantage sur la barbarie nazie qui la plonge dans une perplexité profonde -même sur un mode euphémisé.

 

Le camp du Struthof, cette autre "zone d'intérêt" dans le massif des Vosges  | CUEJ.info

 

A la fin du film, pourquoi ne pas avoir projeté sur un fond noir quelques informations, par le truchement d'inscriptions blanches de couleur, concernant les exactions nazies pratiquées dans ce lieu d'internement, sur les crimes commis par les tortionnaires du Troisième Reich dans le camp du Struthof ? Cela n'aurait ébranler en rien le dispositif narratif, respectable et pertinent, de la cinéaste. A trop chercher à décontextualiser, l'on finit par déplorer les conséquences d'une catastrophe sans en connaître les causes. Dans la période de grande confusion qui est la nôtre, ce constat mérite qu'on s'y attarde un temps soit peu

Chose rare, à la fin de la projection, quelques spectateurs ont ressenti spontanément le besoin d'en débattre. Les quelques mots ci-dessus se veulent la synthèse imparfaite, partielle, et partiale, comme toujours, de ces échanges néanmoins fructueux.

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Camp de concentration de Natzweiler-Struthof — Wikipédia

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Publié dans pickachu

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