Notre "salaud" : Notre Salut (2026) d'Emmanuel Marre.

Publié le par O.facquet

Notre salut - Ciné Manivel | Redon

"Si le Juif n'existait pas, l'antisémite l'inventerait"

Jean-Paul Sartre

 

Beaucoup attendaient fébriles la sortie de Notre Salut, Prix du scénario au Festival de Cannes 2026, le dernier film d'Emmanuel Marre (grâce à un membre de sa famille, le réalisateur a retrouvé des échanges épistolaires entre ses arrière-grands-parents datant de la Seconde Guerre mondiale), impatients d'assister au télescopage d'un récit historique brûlant : la collaboration, avec une œuvre militante anticapitaliste. Il faut dire que la critique, dans son ensemble, ainsi que les entretiens accordés par le cinéaste lui-même, et certains de ses acteurs, à la presse spécialisée, laissaient entendre unanime qu'entre les images, à côté d'un focus sur un aspect guère glorieux de la France maréchaliste -en existe-t-il ?-, c'était bien le système managérial de notre temps qui se trouvait dans le viseur du long-métrage. La start-up nation macronienne serait, à leurs yeux, le pendant de l'organisation du travail voulue par l'État français (1940-1944) -un constat avec lequel il est urgent de s'inscrire en faux. Tout ce que compte de spécialistes du septième art germanopratins affirmaient doctement qu'Emmanuel Marre dans son film cherchait à établir des ponts visuels entre cette période rance de notre histoire (un passé qui ne passe pas) et notre société actuelle. Rien que ça. Il seront déçus.

 

CRITIQUE l "Notre salut" d'Emmanuel Marre : chef-d'œuvre audacieux sur la  collaboration, unanimement salué par le Masque | France Inter

Notre salut”, d'Emmanuel Marre : le portrait d'un collabo ordinaire, dans  un film sur Vichy stupéfiant

 

Outre que Notre Salut est un film d'histoire remarquable, il est de surcroît bien plus complexe que les saillies militantes anachroniques entendues ici ou là auraient pu le laisser penser : une impossible proximité avec notre temps. Les actrices et acteurs, Swann Arlaud au premier chef, sont exceptionnels, vraiment. La qualité du travail sur le son (Antoine Bailly), la mise en lumière d'Olivier Boonjing, l'aspect grenu de la photographie, une scénographe sobre (Anna Falguères) -tout sauf un brocanteur-, les costumes idoines de Prunelle Rulens, le phrasé presque blanc des personnages, l'art d'euphémiser le langage (regroupement pour ramassage des Israélites), la nervosité du montage (Nicolas Rumpl), un soin particulier apporté à l'enregistrement des visages et des regards, le caractère quasi documentaire du film, la mise en scène ajustée à l'évolution erratique du principal protagoniste, une mise en scène donc en constante métamorphose (le se faisant cher à Henri Bergson), dans le but de saisir les actions sur le vif, une performance rare, le tout se conjugue en définitive pour faire de Notre Salut une œuvre qui restera. La lecture off des lettres que s'échangent le mari et son épouse (courriers à l'origine du film), à l'image des deux séquences dansées sur fond de musique pop contemporaine qui ont fait beaucoup causer (ce fameux pont entre le passé et le présent ?), ne lestent jamais le déroulé du récit.

 

Notre Salut » : pourquoi on ne sort pas indemne de ce film sur la  collaboration - Le Parisien

 

En juin 1940, la France subit un revers militaire qui voit une partie du pays placée sous l'autorité de l'occupant nazi, une autre sous le joug de l'État français, un régime politique autoritaire, antidémocratique, xénophobe et antisémite, avec à sa tête le Maréchal Pétain, le vainqueur de Verdun.

En septembre 1940, le régime de Vichy s'installe. Henri Marre, âgé de 49 ans, ingénieur de formation désargenté, auteur d'un ouvrage, Notre Salut, édité à compte d'auteur, sur les voies et moyens d'un indispensable redressement français après une défaite humiliante pour la fierté nationale, sans réseau ni relation, délaisse femme et enfants, afin de rejoindre la ville d'eau où il cherche à offrir ses services, qu'ils pensent précieux, au nouveau régime et à son administration en pleine édification. Une pétaudière comme le dira François Mitterrand en septembre 1994, du bricolage tous azimuts, comme l'illustre l'installation des services d'Henri Marre à Limoges dans les locaux spoliés à la CGT, dont il s'agit d'effacer la moindre trace de militantisme syndical. Henri Marre est un fervent admirateur du Maréchal, qu'il estime être le seul en capacité de redonner sa grandeur au pays. Il trouve une place modeste de bureaucrate au sein du ministère du travail, où il est chargé de lutter contre le chômage.

 

Notre salut" et l'obéissance anticipative

 

Sans être un démocrate acharné, tant s'en faut, Henri Marre exècre le nazisme, qu'il n'hésite pas à fustiger au tout début du film dans une soirée interlope à Vichy où sévissent quelques obscurs serviteurs du nouveau régime. Il ne voue aucune haine particulière à l'encontre des étrangers, ne souffre d'aucun antisémitisme virulent. C'est un chef de service affable et compréhensif, qui dirige avec tact ses subordonnés, loin de l'image que l'on se fait du supérieur tyrannique, acariâtre et paranoïaque qui peuple les services de tous les systèmes -le pouvoir parfois corrompt les âmes. Le Front populaire suscite toutefois chez lui une irritation chronique. Henri Marre est moins un politique avisé, un idéologue dogmatique, qu'un administrateur acharné, peu soucieux des conséquences des choix opérés par le régime qu'il sert.

 

Notre salut : extrait (Cannes 2026)

 

Au fil des mois et des années, il se vautre dans la politique de collaboration organisée par les hiérarques de Vichy. S'il protège un de ses agents de confession juive, plus tard un collègue opposé à la politique raciste de l'État français, il persévère cependant dans son engagement, comme il accepte d'occuper avec sa famille un appartement confisqué à une famille juive ; s'il est peut-être parfois bourrelé de remords (le visage défait de Swann Arlaud, le regard perdu nulle part, abîmé dans des pensées insondables), il demeure finalement droit dans ses bottes. Quand sa femme, au sortir d'un dîner sordide chez le préfet, comprend, au détour d'une remarque anodine, qu'il a mis la main à la déportation de populations juives, une fois allongée à ses côtés dans le lit marital, elle semble vouloir lui en parler, puis elle renonce. Après tout, elle avait bien parlers des « youps » dans un des ses premiers courriers. Un antisémitisme d'atmosphère. Une résignation indigne ; un silence honteux.

 

Festival de Cannes 2026 : "Notre salut" d'Emmanuel Marre en compétition -  CHAOS

 

Henri Marre est un frustré, presque un raté en 1940 : il a mis sa famille avant-guerre dans une panade financière sans nom, après des échecs professionnels à répétition, de plus, vis-à-vis de son épouse, il souffre d'un profond complexe de classe, et, de surcroît, c'est un opportuniste ordinaire, en aucun cas messalisant, un arriviste sans envergure, un carriériste patenté qui cherche autant à se sauver qu'à sauver la France. Il se veut le zélateur de réformes technocratiques qui ne sont pas l'apanage du régime de Vichy, bien que ce dernier en ait fait usage sans modération quatre années durant. Oui, Henri Marre est un technocrate dont les idées ont germé dans le cerveau d'une certaine élite des années trente.

 

NOTRE SALUT | Condor

 

La Révolution nationale critique et rejette le parlementarisme tout comme les partis politiques et les syndicats, symboles de l'inefficacité supposée de la France républicaine. Dans ce contexte, les hauts fonctionnaires, ingénieurs, économistes et administrateurs vont occuper une place centrale dans la conduite de l'État français. Ces technocrates imposent l'idée que les problèmes qui se posent à une société moderne peuvent être résolus par des experts assermentés, au nom de leurs compétences techniques, au détriment du débat politique qu'ils jugent stérile. De hauts fonctionnaires issus des grands corps de l'État (certains de l'école polytechnique), dont beaucoup restent des démocrates (Henri Maux, joué avec conviction par Jean-Baptiste Marre, un catholique social, héritier de la démocratie chrétienne promue par Marc Sangnier et du Rerum novarum du pape Léon XIII), tout comme l'arrière ban de cette corporation multiforme, à l'instar d'Henri Marre (directeur local à Limoges du Commissariat à la lutte contre le chômage, une place secondaire), participent de la sorte à la mise en œuvre pratique des politiques administratives et territoriales du régime vichyste, de sinistre mémoire.

 

"Notre salut" : l'épanouissement d'un fonctionnaire dans le régime de Vichy

 

Certains sont convaincus par la Révolution nationale pétainiste, d'autres se considèrent uniquement comme des serviteurs neutres de l'État, c'est-à-dire indépendamment du régime en place. Henri Marre coche toutes les cases. Les trajectoires et les motivations de ces technocrates sont à cet égard diverses. Leur objectif obsessionnel, à la longue aveuglant, est protéiforme ; voyez : une conception de l'État fondée sur l'autorité, la compétence, l'efficacité, l'expertise (les fameuses courbes dont se moque la femme de Marre, Paulette, jouée par Sandrine Blancke, parfaite) et la rationalisation -une approche qui plonge ses racines dans les profondeurs de la Troisième république.

 

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La technocratie de Vichy n'est donc pas uniquement le produit d'une idéologie fasciste importée : une partie des instruments intellectuels qui la porte agitait déjà bien des débats dans années 1930 en France, et transcendait tous les partis. Une culture qui survivra à la chute de la Révolution nationale. Vichy lui a offert simplement un cadre propice, avec la suppression des contre-pouvoirs consubstantiels de toute démocratie digne de ce nom. De ce point de vue, la politique administrative de Vichy maintient une certaine continuité avec les stratégies publiques de l'après-guerre : la planification économique, le management, ou la statistique, par exemple. Confondre toutefois la Révolution nationale (Travail, Famille, Patrie), et nos démocraties républicaines (Liberté, Égalité, Fraternité), relève de l'imposture, voire d'une forfaiture intellectuelle et éthique pure et simple. C'est alimenter le populisme ambiant, le relativisme mortifère, dans lesquels se complaisent des esprits démagogiques ayant pignon sur rue -un rédacteur d'une revue provinciale ose même mettre sur le même plan le sort réservé à la jeunesse des années noires et le quotidien de celle d'aujourd'hui. Sans complexe.

 

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Il n'empêche qu'au bout du compte, ces technocrates se seront mis au service d'un pouvoir politique criminel, collaborateurs plus ou moins lointains de crimes contre l'humanité. Henri Marre fournit ainsi sans trop broncher de l'essence et des camions aux nazis pour la déportation de familles juives étrangères du Limousin. Plus pathétique encore est sa fuite en avant en 1944 au sein de groupuscules collaborationnistes dont les combats crépusculaires ne paraissent pas le combler outre mesure ; d'ailleurs il refuse de s'engager dans la milice de Joseph Darnand. À la toute fin du film, accompagné momentanément durant sa fuite d'un enfant esseulé, il apprend de la bouche du gosse ce que sont les conditions de travail harassantes du prolétariat, en l'occurrence de son propre père : un chaudronnier.

 

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Henri Marre est de toute façon un médiocre, et la médiocrité n'est pas un sujet donné à tout le monde. L'humanité moyenne est à manier avec précaution, tant elle un véhicule de fiction délicat. Dès qu'un personnage est mis en scène, la morale la plus basique consiste à lui donner toutes ses chances, autrement dit le présenter dans toute sa complexité, en somme ne pas le transformer en échantillon sociologique exemplaire, en spécimen édifiant d'une époque révolue, en bref le racheter, sans chercher pour autant à le rédimer. D'où qu'il intéressera nécessairement. Ce qui est finalement la mission d'une fiction réussie. Emmanuel Marre, l'arrière-petit-fils d'Henri Marre, a brillamment réussi ce tout de force artistique. Chapeau.

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A MAN OF HIS TIME / Emmanuel Marre – Anna Falguères / Production Design –  Art Direction

 

NOTRE SALUT - Pecheurs d'Images

 

 

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Publié dans pickachu

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