Bon Sion : valse contre Bachar (2)

Publié le par O.facquet

 

Zion et son frère de Eran Merav 

 

 

Nous évoquions récemment l'originalité du cinéma israélien : des moyens financiers limités, un ministère de la culture concerné sans être intrusif, en fin de compte, peu de films, mais de qualité, plus une présence régulière, remarquée, voire remarquable, dans de nombreux festivals, sur fond de tensions géopolitiques, de menaces récurrentes de boycott, sans oublier la crise économique virulente qui frappe l'Etat hébreu.

 

Trois perles cinématographiques récentes venues d'Israël illustrent ce propos. My Father, My Lord, tout d'abord, réalisé en 2007 par David Valach. Nous sommes plongés au coeur de la communauté juive ultra-orthodoxe de Jérusalem, en compagnie d'un couple et de leur fils.

Rabbi Abraham voue son existence à l'étude de la Torah. Menahem, le fils, accompagne son père sans grande conviction, un oeil ouvert et surtout curieux sur le monde environnant. Un drame frappe la famille pendant leurs vacances d'été au bord de la Mer Morte.

David Valach filme à hauteur d'homme la souffrance indicible qui étreint deux parents inconsolables, il ne les prend jamais de haut, tel un entomologiste penché sur son objet d'étude, nulle ironie, du genre : "vous vouliez vivre hors du monde, être une pure abstraction, n'est-ce pas ? Eh bien, regardez comme violemment il a fini par vous rattraper !". Cette marque de respect irrigue le film, sa mise en scène, aérienne, tout en apesanteur, le travail sur le son, les dialogues, le phrasé des acteurs, et le montage de l'oeuvre dans sa totalité. Le cinéaste laisse le spectateur chercher son chemin. Ce n'est pas une mince affaire.

 

Zion et son frère (2009), de Eran Merav, est d'une autre facture. Sur le plan symbolique, Israël depuis toujours balance entre l'empreinte religieuse originelle et l'élan laïc et progressiste pérenne des pionniers. Force est de constater, pour faire vite, que Zion et son frère est le pendant politico-social de My Father, My Lord. Une société en crise, identitaire, entre autres, un malaise d'autant plus palpable que le film suit les mésaventures de deux frères (et de leur mère, la splendide et talentueuse Ronit Elkabetz) dans un quartier populaire déshérité de Haïfa (que tu es belle !), où les liens entre les communautés qui forment cet Etat mosaïque sont rudes (voir la mort non accidentelle d'un jeune immigrant juif éthiopien). Un film sans concession ni compromis. 

 

Pourquoi ont-ils cherché à boycotter A Cinq heures de Paris (2008), de Leon Prudovsky ? Les artistes sont-ils responsables de la politique menée par leur gouvernement ? Vaste débat, débat difficile, boycott stupide en tout cas, qui en dit plus sur la psychorigidité intellectuelle des censeurs, que sur la vie artistique israélienne. Passons (avant d'y revenir). A Cinq heures de Paris est une comédie douce-amère, au passage plus amère (cruelle) que douce, un film qui en dit long sur les liens complexes et compliqués, noués depuis la création d'Israël, entre les citoyens de cet Etat et la diaspora juive (ici l'aliyah comme tremplin : un des personnages, originaire de Russie, arrivé il y a peu avec sa femme, en partance pour le Canada, lance ironiquement avant de s'en aller : "Au revoir et shalom Israël !"). Il faut laisser du temps au film pour qu'il distille le décalage singulier de sa mélancolie. Une mélancolie inattendue. 

 

Enfin et surtout, ceci : aucun de ces trois films n'aborde d'une façon ou d'une autre le conflit isrélo-palestinien, plus précisément le différend israélo-arabe. Personne ne s'en plaindra. A-t-on jamais reproché à François Truffaut de n'avoir jamais réalisé un film entier sur la guerre d'Algérie au début des années soixante ? En Israël, comme ailleurs, on aime, on se quitte, il arrive qu'on pleure la mort d'un ami, d'un parent, on fait des enfants, l'amour, donc, et pas uniquement la guerre. Un artiste est en outre libre de ses choix, rien ne doit lui être assigné, quelle que soit sa nationalité, ses convictions, et les vicissitudes de l'histoire de son pays. Il n'est pas le bras armé d'un gouvernement, d'un parti, d'une religion, voire d'une idéologie, quelle qu'elle soit. A lui par la suite d'assumer, de répondre de ses actes. A posteriori. Au spectateur de se faire sa propre opinion. Assez pontifié. Shalom. Bien à vous. 

 

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Publié dans pickachu

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