L'humanité en fête (sur Cookie's Fortune de R.Altman, écrit en 1999)


Le cinéma français peine actuellement à sublimer son trop plein libidinal, et le temps d'une romance ennuyeuse (somme toute pertinente et ô combien abrasive), sous un septième ciel désespérément couvert, il feule à qui veut bien l'entendre : post coïtum animal triste, un film de Brigitte Roüan (1997).
Une ritournelle envahissante, sinon obsédante le plombe : mon sexe et moi (l'Autre est aux abonnés absents, victime d'une détumescence organique ou/et psychique chronique, volage ou pur fantasme). Une variante : un autisme sexuel bavard fin de siècle, made in France (merde in France), singulièrement névrosée.

De l'autre côté de l'Atlantique, au coeur du Mississipi cette année, l'immense Robert Altman poursuit quant à lui son bonhomme de chemin, afin de nous donner de temps à autre des nouvelles de cette grande nation qu'est l'Amérique, dire comme elle va, ou plus précisément , comme il souhaiterait qu'elle aille. Sans prendre cette fois-ci ses personnages de trop haut. Lyv Tyler (Emma) est plus que convaincante en fille pas si facile que ça ; Patricia Neal (Cookie) convainc sans pathos ; Glenn Close (C.Dixon) irritante à souhait ; Julianne Moore (Cora) touchante et troublante à la fois ; Chris O'Donnel (Jason) idoine dans la peau du jeune yankee primesautier ; surtout Charles S.Dutton est la bonté incarnée, sans oublier notre shérif, en faux lourdaud débonnaire.

Dans Cookie's Fortune, le réalisateur du cynique Mash (1970) voudrait réconcilier l'Amérique avec elle-même, celle des années 60, 70, 80 et 90. Les Noirs et les WASP se supportent enfin puisqu'ils pêchent et fautent ensemble, d'un commun accord ; les jeunes filles libérées n'en font qu'à leur tête et leur corps, elles savent aimer fougueusement (un seul partenaire, la morale est donc sauve, ouf !) et respecter son prochain (sauf exception, faut pas abuser), sans oublier de travailler dur pour gagner le droit d'être libre ; enfin, au royaume de la démocratie, la justice l'emporte toujours sur les puissances du mal : sinon, gare aux bombes (Lyv Tyler en est une...Désolé). Puérile vision naïve et utopiste d'un misanthrope vieillissant enfin réconcilié avec le genre humain, qui se serait en outre rallié sur le tard à une euphorique représentation normative et apaisée de la société américaine ?
Peut-être, mais pas seulement. L'essentiel est ailleurs dans Cookie's Fortune. Voyez ces plans où la caméra semble caresser, enlacer des personnages qui, ainsi considérés, irradient la sympathie, suscitent parfois la compassion, du moins l'empathie, jamais la pitié, moins encore la haine ou la répulsion rédhibitoire. Voyez encore ces scènes où Altman surprend avec doigté, par de menus, subtils et respectueux mouvements d'appareil, les faits et gestes de chacun, les sourires et les regards complices des uns et des autres, ce qui en dit long sur l'affection qu'ils se vouent, tous ces moments infra-ordinaires de convivialité, de fraternité, oui, osons le dire, de vraie sympathie roborative (la scène, parmi tant d'autres, qui marque la toute fin du film, particulièrement émouvante, entre hameçons et âmes soeurs). Altman comme amour, liberté, tolérance, métissage, amitié, nonagénaire (on le souhaite pour le septième art), contre la balkanisation du monde.
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