Travailler plus pour...

Au bord de la faillite au printemps 2009, l'entreprise orléanaise de sous vêtements Starissima se lance dans l'aventure d'une Scop (une coopérative). Il s'agit de recapitaliser la boîte : pour que le projet aboutisse, chaque salarié doit s'engager par écrit à verser au minimum un mois de salaire. Douze semaines durant, Mariana Otero (à qui l'on doit l'indispensable Histoire d'un secret, un grand film sur la sororité) partage le quotidien des ouvriers, des agents de maîtrise (plus grand chose) et des cadres, qui tous ensemble s'échinent à sauver la PME, donc leur emploi. Entre nos mains (2010) s'inscrit dans la longue histoire de la représentation à l'écran du monde du travail en général, des ouvriers en particulier. Au risque d'agacer, et, surtout, de se répéter, comme tant d'autres films sur le travail, Entre nos mains n'est pas un documentaire militant, son propos n'est surtout pas de propagande -nul message à délivrer- mais de chercher la possibilité d'autres rapports humains au turbin, une nouvelle manière de travailler. Chercher. Trouver est une autre histoire, un vaste programme (l'art peut, parfois, à partir d'une perception singulière, anticiper une évolution des mentalités).

Si la forme est du fond qui remonte à la surface, Entre nos mains est un documentaire engagé (comme l'a dit Sartre, impossible de ne pas l'être), au sens ou il pose plus de questions qu'il n'apporte de réponses englobantes exhaustives. Entre nos mains ne prend pas le spectateur par la main afin de lui indiquer, telle une avant-garde éclairée aux noirs desseins, le bon chemin à prendre (le seul). D'où l'incertitude qui nous saisit très souvent. Mariana Otero n'est pas une directrice de conscience (une éveilleuse de conscience, et encore). Nos oscillons tout au long du film entre la joie, la révolte, la rage ou la tristesse : le désenchantement sonne au coeur même du propos, les dernières scènes chantées à la Demy apparaissent alors comme une tentative à la fois héroïque et désespérée de réenchantement du monde. Il fallait oser. Talent et culot de la réalisatrice et des acteurs. Vision bourgeoise de l'art ? Simple exercice de style sans incidence sur le réel, donc sur le système ? Peut-être. Peu importe après tout. Entre nos mains est un antidote au tout venant médiatique télévisuel, où le réflexe a supplanté la réflexion (Paul Virilio) : il faut aller vite, toujours plus vite, micros-trottoirs baclés, entretiens express sans consistance, invectives à coups de slogans réducteurs, interviewés sélectionnés, dialogues de sourds, etc. Ce documentaire d'une heure et vingt-sept minutes, et c'est toute sa force, non seulement montre des salariés à l'ouvrage -ce qui n'est pas si courant-, et offre du temps aux protagonistes pour exprimer sans pression leurs doutes, leurs souffrances, leurs angoisses, finalement leur déception. Une forme de libération par la parole. Il ne faut jamais parler à la place des autres disait Serge Daney. Il parlait d'or. La réalisatrice s'impose une écoute flottante bienveillante. Et s'y tient. Une fois la projection terminée, à chacun de se faire une idée (ou pas) sur la ou les questions posées par Entre nos mains. La politique peut reprendre ses droits. L'art défend les siens. Une réalité, des regards.

Le film n'est pas toutefois une coquille vide idéologique, s'il faut entendre par idéologie une représentation générale du monde, dont les soubassements politiques (au sens large du mot) sont souvent inconscients, donc ouverts à tous les vents. A cet égard, la cinéaste ne tombe pas dans le piège du discontinu des malheurs humains -un art de droite-, seul l'intéresse leur liaison (cf. Roland Barthes).
Mariana Otero a fait du bon boulot, subtil et plein d'humilité. Elle propose, nous disposons. Autant que faire se peut.
Une pensée, enfin, pour les nombreux salariés de feu l'entreprise Starissima qui n'ont toujours pas retrouvé un emploi. Le combat continue. A chacun le sien. Le cinéma fait ce qu'il peut. Avec ce documentaire, il le fait bien. En particulier lors de la séquence de L'assemblée générale, où le patron, hors champ, n'est qu'une entité intouchable.
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