Roses et crédits (à propos de Roses à crédit d’Amos Gitaï).
Roses à crédit D'Elsa Triolet est de ces livres qui vous guettent au fond de la bibliothèque. En passant mine de rien devant les étagères, vous vous retrouvez avec ce vieux poche à la main. Comment est-il revenu là ? Mystère. En tout cas il faut le relire une fois de plus, histoire de voir où «ça» en est .
Invitation d’Elsa à retourner dans le vide sidéral de l’enfance souillée, celle de Martine, Martine Donelle. Je suis aussitôt dans sa tête, tout le roman passe à travers son filtre, impossible de se placer du côté d’un autre personnage, de prendre un peu de distance, rebelote.
Martine va devoir toute sa vie conjurer la cabane où «ça pue!». Comment repousser le berceau infernal ? Martine réussit à construire sa carapace protectrice : tout d’abord se choisir un amoureux, l’idéal, le parer de toute les vertus, s’y abandonner.
Petit à petit cet amour ne la comble plus : trop à sens unique. Martine, elle, a accepté de rentrer dans le monde de son homme avec ses roses, lui, n’a pas réussi. Trop lourd pour Daniel, ses doutes et sa sensibilité métaphysiques se heurtent au vide insondable de cette femme tellement belle mais uniquement appliquée à vivre «impeccable» .
Le malaise reprend vigueur pour Martine. Vite il faut à tout prix se faire un rempart, les objets y pourvoient. Toutes ces choses acquises pour rester propre, hors d’atteinte de la pauvreté, du sordide, elles au moins ne déçoivent pas.
Martine engrange, se noie d’objets, le nouveau est à chaque fois plus rassurant, plus luisant que les autres. Elle organise son monde à elle, s’échappe du réel, se crible de dettes et s’effondre.
Alors «la petite perdue dans les bois» abandonne la lutte. Retour à la cabane, se nicher une dernière fois pour ne plus être dévorée par soi même...sans savoir que l’éternité vous est offerte.
J’aurais aimé voir la lecture d’Amos Gitaï. S’est il emparé de la béance passionnelle «stable comme notre planète vertigineuse»? Est elle reconnaissable dans ce flux de croissance à tous crins des années 50 ?
Le film n’est pas sorti en salle cette semaine pour une histoire de déontologie financière. Il faudra attendre le printemps, sur petit ou grand écran. ça laisse le temps de lire.
SB (Sylvie Bougeard)