C'est quand qu'on va où ? (à propos de Memory Lane)

En un geste principalement documentaire, il existe bel et bien un cinéma dit "moderne" (de Rosssellini à Kiarostami, en passant par Pialat ou Antonioni, entre autres), par opposition à un cinéma "classique" -sans hiérarchie des valeurs. Le cinéaste Mikhaël Hers s'inscrit dans cette tradition (un moderne, donc). Un cinéma soucieux du document, attentif à la vérité du monde : des lieux, des choses, des lumières et des sons ; partant, respectueux des êtres : corps, voix, attitudes et gestes, tout à la fois. Les artifices et autres conventions sont ainsi tenus à distance. La représentation imagée n'est pas chargée de sens. Mikhaël Hers dans Memory Lane (2010) ne tord pas les choses vers une signification : il rend compte d'une béance de sens du monde et de l'existence. Le lien entre le monde et l'homme est évanescent. Il ne fait plus évidence. Impossible d'appréhender le monde, ni de s'y appréhender. D'où ce hiatus entre les êtres, particulièrement entre sexes opposés (la scène d'amour dans Memory Lane, tout droit sortie du congélateur). Un ratage rédhibitoire entre l'homme et son environnement, entre soi et autrui, entre soi et soi. Dans Memory Lane les personnages sont tous prisonniers d'une errance sans fin. Rien d'étonnant. Unique point d'ancrage : Paname et quelques panoramas banlieusards récurrents sur la ville qui les a vus grandir. Nous sommes à Paris et sa banlieue au mois d'août. Une bande de copains aussi sympathiques que dissemblables -la grâce mystérieuse des affinités électives-, tous âgés de vingt-cinq ans environ, une semaine durant se retrouve pour diverses raisons. Ils partagent quelques moments avant le grand saut. Un film choral à tiroirs, erratique et gigogne. Memory Lane fait se succéder des tranches de vie ordinaires. Mikhaël Hers filme à hauteur d'homme : aucun jugement, nul point de vue moraliste ou compassionnel. Un cinéaste témoin à peine engagé.
La force de ce cinéma en général, et de Memory Lane en particulier, tout en retenue, est de laisser le spectateur entrer seul en empathie avec les personnages, sans lui forcer la main, petit à petit, sans à-coup, patiemment. L'ennui peut nous gagner de temps à autre. Rien de plus normal. C'est le prix à payer. Des blocs d'images-temps comme aurait dit Deleuze. L'émotion nous étreint subrepticement par surgissement. Pourtant, Mikhaël Hers a évité tout exposé des attendus sociologiques, des motivations psychologiques, ou des antécédents biographiques des protagonistes de Memory Lane. Pas d'intrigue particulière. Le mot de l'énigme nous échappe. N'importe ! Ils nous touchent avec une rare intensité, le réalisateur capte le frissonnement des sentiments, sans que rien ne semble avoir été préfabriqué, prémédité ou pré-organisé.

Un cinéma minoritaire, exigeant, qui montre autre chose, autrement. Un cinéma précieux. Sans oublier le plaisir de retrouver, au milieu de toute cette jeunesse, Marie Rivière et Didier Sandre.
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