Perspicace (divorces à l'iranienne)

Leila Hatami
Ours d'or 2011 à Berlin, Une Séparation de Asghar Farhadi, à l'instar de ses deux précédents films, La fête du feu en 2007 et A propos d'Elly... en 2009, jouent avec subtilité, virtuosité même, sur plusieurs niveaux de lecture. La presse s'en est fait l'écho avec une pertinente sensibilité, Le Monde en particulier.

Simin (Leila Hatami) et Nader (Peyman Moadi) vivent à Téhéran. Ils sont les parents de la sage Termeh (Sarina Farhadi). Un couple aisé de la classe moyenne cultivée iranienne. Ils ont d'un commun accord décidé de partir s'installer en Occident. Un choix contrarié par la volonté soudaine de Nader de rester au pays près de son vieux père, atteint de la maladie d'Alzheimer. Incapable de s'occuper seul avec soin de son géniteur, il embauche une aide-soignante, Razieh (Sareh Bayat).
Simin demande le divorce et la garde de leur fille. Déboutée, elle quitte le domicile conjugal. Razieh, enceinte, se rend chez un médecin, partant, laisse le vieillard sans surveillance. Nader la licencie sans ménagement. Razieh, le lendemain, flanquée comme toujours de sa très jeune fille, vient réclamer son juste dû pour le travail effectué. Nader s'emporte, le regard perçant, s'en suit une rixe dans l'escalier, Razieh tombe, puis perd son enfant.
Crise du couple, lutte des classes en Iran, phallocratie théocratique, quête de la vérité, il y a, c'est vrai, de tout cela dans Une Séparation, malgré la censure téhéranaise. Quelques mots, s'il vous plaît, au sujet du précédent film de Asghar Farhadi, A propos d'Elly.... Des amis passent un week-end dans une demeure au bord de mer Caspienne. Sepideh, en charge de l'organisation de l'escapade, a invité Elly, célibataire, tout comme son ami Ahmad, victime d'une douloureuse rupture récente. Une rencontre amicale arrangée... Et plus si affinités. Soudain Elly disparaît. Introuvable. Personne ne perce à jour le mystère.

Asghar Farhadi ne cherche pas une confrontation brutale avec le pouvoir sectaire de Mahmoud Ahmadinejad et des ayatollahs. Solidaire du "mouvement vert" du printemps 2009, il peint un couple en fin de vie, de jeunes gens en goguette, un divorce entre classes sociales, entre autres, sans provocation marquée, en creux. Là se trouve l'astuce.
Asghar Farhadi s'applique à peindre les aléas de la vie en Iran, histoire de montrer que le quotidien dans un Etat autoritaire ne se réduit pas aux événements politiques, bien qu'envahissants et brutaux. Quels choix accomplir ? Mensonges et vérités, dois-je mentir pour m'en tirer ? Thèmes universels qui jalonnent le film, voire à cet égard la confrontation judiciaire entre Nader et Razieh, laquelle laisse les autres personnages et le spectateur dans une profonde incertitude, renforcée par la rare sobriété du jeu des acteurs. Un pied de nez aux tenants du tout religieux, et/ou aux acharnés du tout politique de jadis. Une forme d'engagement. L'autonomie de la société civile, irréductible aux cadres rigides imposés par des rigoristes en tous genres, professionnels monomaniaques de l'espérance, pourvoyeurs étroits de sécurité. Afin d'afficher en douce son soutien aux multiples mouvements d'émancipation du pays, A.Farhadi joue moins avec les images -encore que, c'est un roublard, Une Séparation est rigoureusement filmé-, qu'avec les mots, deux, plus précisément : la situation. Confrontée à un juge -le regard caméra interrogateur de l'épouse : nous sommes pris à témoin-, impatient de connaître les motivations de son départ, Simin évoque la situation, sans plus de précision. Le spectateur iranien, persévérant, habitué à regarder les images et à écouter les dialogues des films avec un décodeur, sait dès l'entame d'Une Séparation à quoi s'en tenir. Rusé comme un chat. La vérité est multiple, comme l'erreur. Un sujet de réflexion pour le pouvoir iranien, monolithique, donc peu enclin au doute. Un chef-d'oeuvre. Un grand film d'apprentissage : la jeune Termeh découvre que le monde adulte est une succession cumulative de petits ou grands arrangements avec les faits (et gestes), et de décisions impossibles.
of