L'enfance sauvage : les voleurs de bicyclettes

Publié le par O.facquet

 

 

 

 Si le cinéma des frères Dardenne intrigue, passionne, déconcerte, suscite souvent de vives querelles cinéphiliques, c'est qu'il place sciemment le spectateur dans une situation inconfortable, grande jouissance perverse du cinéma moderne. Disons pour faire vite que la forme de leurs films permet de penser des choses nouvelles. Il arrive aussi que ce soit le fond qui bouleverse les formes. Ceci est une autre histoire. Passons.

                                                                                                                            Que raconte La gamin au vélo ? Cyril, un jeune adolescent de 13 ans, vit dans un foyer, une obsession le poursuit, retrouver et son vélo et son père. Il croise Samantha, une coiffeuse, qui accepte de le prendre chez elle le week-end. Le tout est filmé dans la ville de Seraing, une banlieue ouvrière près de Liège en Belgique, ce plat pays qui est le leur.

 

A la lecture du synopsis, d'aucuns diront qu'une fois encore l'on va assister impuissant au spectacle cruel de l'ado enragé laissé à lui-même, en révolte contre le monde entier. Ce qui n'est pas entièrement faux. D'autres, des connaisseurs, un rien blasés, auront comme premier réflexe de dire que les frères Dardenne font toujours le même film : social, sans psychologie, généreux et humaniste, sans complaisance démagogique, un constat froid (le vent du nord) sans jugement moral sur les données immédiates de la conscience des protagonistes. Ce qui est exact -encore qu'il est possible de lire entre les images pour y voir une forme de nécrose du tissu social local.

 

Qui est Cyril ? Où se trouve sa mère ? Quid de ce père dépassé par les événements ? Qu'est-il arrivé à cette famille décomposée ? D'où vient cette force qui pousse Samantha à tout supporter avec une patience exemplaire, à la limite du sacrifice (Cyril fait les 400 coups avec un petit criminel) ? Nous ne saurons rien de ces questions intimes qui ne se périment jamais et servent de trame aux récits traditionnels. Peu importe ! Chacun se fabriquera son scénario.

 

Partant, visionner Le gamin au vélo, c'est comme arriver au milieu d'un film. La vérité du dernier Dardenne est comme l'herbe qui pousse par le milieu. Seul compte l'enregistrement des actes. Montrer les mouvements intérieurs qui affleurent au dehors sous la forme de manifestations corporels. Inutile de convoquer tous les attendus psychosociologiques du moment. Ils s'incarnent dans le corps des acteurs, cela suffit : la sobriété bavarde du jeu tout en retenue de Cécile de France (Samantha), la fuite sans pathos du père (Jérémie Rénier), Cyril (Thomas Doret), une boule de nerfs incontrôlable, un concentré de colère inflammable, incapable de verbaliser ses souffrances. Les corps parlent, à corps perdu, se parlent, du corps à corps, à corps et à cris, le cinéma l'oublie souvent ; ça cause beaucoup, et pas seulement chez Woody Allen.

 

Les frères Dardenne appartiennent à la confrérie des cinéastes monomaniaques de génie qui remettent cent fois leur ouvrage sur le métier. C'est à la marge que leur travail évolue. Le diable se niche dans les détails. Cela a d'autant plus d'importance. Un exemple parmi d'autres : la présence de virgules musicales (du classique) pour faire le lien entre les chapitres du récit. Allez, un dernier pour la route : la résurrection de Cyril à la toute fin du film. Il fallait oser, non ? La tête dans le guidon, abîmé dans ses pensées, le môme se lève, s'en va, dans quelle direction, pour quoi faire ?

 

Luc et Jean-Pierre Dardenne nous laissent décidement jusqu'au bout dans une situation inconfortable. On en redemande pourtant. Comme disent les Italiens, il n'y a pas de plaisir sans gêne. Au moment où la gente masculine progressiste à la morale irréprochable hésite entre les chambres d'hotel et les doigts d'honneur -déréglement phallique inquiétant : les hommes perdent les pédales-, sans parler du père absent du film, Cécile de France joue une bien belle femme courage. A la revoyure. Peut-être. 

 

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Publié dans pickachu

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