L'écriture et la vie : les aveux
à Jean-Louis Leutrat,
Il y a bien dix ans désormais, un provincial acompagné de sa fille âgée de huit ans à l'époque -comme le temps passe- visitent la capitale. C'est l'hiver. Un froid sec fouette le visage des passants. Le soleil darde ses rayons hivernaux sur la capitale. Ils marchent nonchalamment du côté du Trocadéro. Sur le trottoir d'en face un homme âgé, le visage à la fois triste et fermé, avance d'un pas décidé. Le père attrape à la force du poignet la gamine, profite d'une circulation inexistante afin de traverser sans danger l'Avenue du Président Wilson. Il tend la main au vieil homme, bredouille dans la douleur deux ou trois banalités d'usage. L'homme le remercie avec étonnement et tendresse, son visage exprime la gentillesse mais aussi une sourde souffrance. Un échange de quelques secondes seulement. Chacun poursuit son chemin. La petite, interdite, interroge son père au sujet de ce subit emballement. Il était une fois un jeune communiste espagnol, refugié en France pendant la Seconde Guerre mondiale, étudiant en philosophie, résistant, arrêté puis torturé par la gestapo, déporté à Buchenwald (bois des hêtres) où il lira en allemand Le bruit et la fureur (1929) de William Faulkner. Un survivant. Après la guerre, il deviendra écrivain (Adieu, vive clarté, en 1998), scénariste (La guerre est finie d'Alain Resnais en 1966, Z de Costa-Gavras en 1969, L'aveu, du même cinéaste, en 1970) et ministre socialiste espagnol de la Culture. Il est mort le 7 juin 2011 à Paris. Il s'appelait Jorge Semprun, parti pour un grand voyage, d'où cette fois-ci il ne reviendra pas. Un honnête homme. Un type bien. Une simple poignée de mains en guise d'hommage. Un de ces souvenirs émus qui font une vie. Sa simplicité naturelle tranchait avec les imposteurs, les faux importants sans courage, ni talent, qui polluent nos vies. Un intellectuel qui savait s'oublier. Au revoir et merci pour tout Camarade.
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