Fenêtre sur Time code (2001) : l'effet split-screen.

Les formes cinématographiques actuelles permettent-elles de découvrir de nouveaux objets de pensée ? Le doute est permis. En parler un de ces jours à un iconologue futé.
Time code, de Mike Figgis, et son partage en quatre de l'écran, annonce-t-il une rupture formelle féconde ? Rien n'est moins sûr. Quid alors de l'effet split-screen ?
La technique du Split-screen consiste en une découpe (to split) de l'écran (screen) en deux, voire plusieurs fenêtres, dans lesquelles sont présentées des actions différentes ou une même action, selon des points de vue distincts (on sait le brillant usage qu'en fait Brian De Palma). Elle représente de surcroît un moyen de s'affranchir de l'arbitraire du montage, tout en replaçant au coeur de l'image la collure ou le raccord -masqué par le cinéma traditionnnel (ouf !). Tout cela est bien théorique (on se réveille !). Bon. Et Time code dans tout ça ?
Il s'emploie à "complexifier" -alourdir ?- le dispositif, parfois avec bonheur. Time Code suscite en tout cas au final une réelle émotion. Chaque écran pétrit une action liée souterrainement aux trois autres (on l'apprend au fil du récit). Le tournage a été réalisé en une prise, ce qui constitue, paraît-il, d'après les milieux autorisés, une performance. De plus malins diront un jour si ce modus operandi, un poil roublard, permet de voir et penser le monde autrement. S'il est surtout capable de créer son propre tempo (puisque le cinéma, ce n'est pas seulement des images, c'est surtout du temps, et son utilisation). Ils nous éclaireront sur son hypothétique avenir. Suivons, si vous le voulez bien, une autre piste.

Au tout début de Fenêtre sur cour de Sir Alfred Hitchcock, Stella, l'infirmière (Thelma Ritter, épatante), constate que "nous sommes devenus une race voyeurs". Jeff (James Stewart, no comment), claquemuré dans son appartement new yorkais pour cause de jambe cassée puis plâtrée, ne pipe pas (n'est pas DSK qui veut) ; il faut dire que c'est l'été, et que la moiteur ambiante locale à cette saison n'aide pas. En vicelard qui s'assume, il mate sans vergogne ses voisins à l'aide de son télé-objectif (monsieur est journaliste). De là un découpage de l'écran en autant de petites scènes/fenêtres. A cet égard, un voyeur immobilisé dans l'obscurité, qu'est-ce que c'est ? Rien d'autre qu'un spectateur cinéphilisé, nous par exemple.
James Stewart en métaphore hitchcockienne du cinéphile voyeur (pléonasme), ça en imposait, non ? Un Hitchcock visionnaire et cauteleux, titillant mi-amusé, mi-vicieux notre propre état de voyeur impénitent, dissimulé derrière celui de Jeff (perverse mise en abîme). Merci Alfred. C'était en 1954, avant tout le monde, dans ce grand film qu'est Rear window.
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Time code est davantage tout compte fait un symptôme qu'une oeuvre singulièrement novatrice. Le symptôme d'une époque sécuritaire où le spectateur/voyeur inquiet, voire angoissé, veut tout contrôler -quatre écrans pour le prix d'un-, avec, en bonus, la disqualification du hors champ (l'espace qui n'est pas montré à l'écran), source mal maîtrisée d'une inquiétude protéiforme. Car le split-screen de Time code travaille à une forme de vision absolue exclusive (Big brother). Se profile sournoisement une attraction centripète autiste (ça jargonne) qui n'augure rien de bon (déjà dans Rear window, Jeff restait anormalement insensible aux avances de Lisa (Grace Kelly, quand même !). C'est tout dire, ou presque. Il préférait ses voisines. Il n'est pas interdit de le comprendre (enfin, tout de même, y'a des limites à tout !).

En destituant le hors champ de son pouvoir d'antan, c'est aussi et surtout l'Autre qu'on excut (un des tributs à payer à la miniaturisation du cadre est l'éloignement inéluctable des corps de nos écrans). Une inquiétante et régressive exclusion, où quatre écrans inquisiteurs en un scrutent froidement les mornes allées et venues des différents protagonistes. Un phénomène contemporain de la télésurveillance généralisée et inefficace, voir l'ahurissant Big brother londonien et ses milliers de caméras publiques et privées qui n'ont pas empêché les attentats islamistes de 2005.
Disons qu'à défaut (si c'en est un) d'être un film qui pense, Time Code donne à penser. Et nous rappelle, peut-être involontairement, que le regard même est un spectacle, autant qu'une éthique (tac !). Ce qui déjà n'est pas si mal. Bien à vous.
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