Indignations sélectives (génie du cinéma israélien)

Une conférence devait se tenir cette semaine à l'ENS au sujet du boycott des produits importés d'Israël. Elle a été finalement annulée (à tort ou à raison). Enorme polémique. Le boycott des stations balnéaires tunisiennes aurait-il accéléré le départ de Ben Ali ? Nous n'en parlerons pas ici. Pas votre serviteur en tout cas. Un temps révolu. Revenons donc au cinéma et posons cette question : les artistes sont-ils responsables de leur gouvernement, des artistes par ailleurs souvent critiques à l'égard des politiques menées par leur pays ? Au printemps dernier, le réseau de cinéma Utopia a répondu par l'affirmative en boycottant A 5 heures du matin, film de l'Israélien Leonid Prudovsky (une comédie), afin de souligner sa désapprobation du raid israélien sur le bateau pacifiste qui avait essayé de briser le blocus de Gaza (l'art, une marchandise ?) . "On n'enferme pas son Voltaire" avait dit De Gaulle au sujet de Sartre. Ce ne serait pas seulement une faute, mais un crime de priver d'écrans français les cinéastes israéliens (en outre, s'il fallait boycotter tous les artistes vivant dans des régimes dictatoriaux (Israël est une démocratie), on n'en finirait pas...). D'autant que le premier ministre hébreu du moment, poussé par les extrémistes de sa coalition, ne serait pas hostile à ce qu'on supprime l'aide fournie par l'Etat à la création cinématographique : il faut dire et répéter, au risque de lasser, que les réalisateurs de cette jeune nation égratignent plus qu'à leur tour les exactions de leurs élus avec l'argent du contribuable israélien -l'Israeli Film Fund. Faut-il qu'à notre tour nous leur fassions un mauvais tour ? Hypothèse absurde.

Inenvisageable de boycotter Atash, du cinéaste palestinien Taoufik Abu Wael, Prix spécial du jury à la Biennale des cinémas arabes de Paris en 2004, un film sans concession, financé toutefois à l'aide de fonds israéliens ; Devarim (1997), Yom Yom et Kadosh (1999), Kippour (2000), Eden (2001), Kedma (2003), Alila (2003), Terre promise et Free zone (2005), Désengagement (2008), Plus tard tu comprendras (2009) d'Amos Gitai, faut-il le présenter ? ; Valse avec Bachir en 2008 de Ari Folman, indispensable ; Lebanon de Samuel Maoz en 2009, itou ; Beaufort de Joseph Cedar, en 2007, un ovni ; Ajami de Scandar Copti et Yaron Shani en 2010, un Palestinien et un Juif, ensemble derrière la caméra ; Prendre femme (2005) et Les 7 jours (2008) de Ronit et Shlomi Elkabetz, du grand cinéma, allez-y voir ; Mon Trésor de Karen Yedaya en 2004 (un bijou), toujours K.Y. avec Jaffa en 2009, du solide, Roméo et Juliette au Moyen Orient comme on dit dans les médias ; La visite de la fanfare de Eran Kolirin en 2007, cela ne ressemble à rien : du grand art ; Les Méduses de Etgar Keret et Shira Geffen la même année, un film fantastique ; La Fiancée syrienne (2004) et Les Citronniers (2008) de Eran Riklis, une insolence subtile ; Mariage Tardif de Dover Kosashvili en 2001, une comédie douce amère ; Une jeunesse comme aucune autre en 2006, de Dalia Hager et Vidi Bilu -à découvrir, vraiment ; Avanim en 2005 et Tehilim (2007) de Raphael Nadjari -toute son oeuvre ; My father My Lord de David Volach, sorti en 2004, douloureux ; Tu n'aimeras point de Haim Tabakman en 2009, transgressif ; Yossi et Jagger, Tu marcheras sur l'eau en 2005 et The Bubble (2008) de Eytan Fox, que dire ? ; Z32 (2009), Pour un seul de mes deux yeux (2005) ou Comment j'ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon (1997), entre autres, de Avi Mograbi, le plus mordant ; sans oublier le sympathique Au bout du monde à gauche (2004), de Avi Nesher, avec le regretté Jean Benguigui.

Ces films ne sont pas tous des chefs-d'oeuvre, tant s'en faut, certains pourtant le sont, ils disent quelque chose de la société israélienne, du monde comme il va (ou pas), parfois du conflit israélo-palestinien, pas toujours, ils nous parlent en tout cas, avec talent et diversité, s'expriment sur notre laborieuse condition, où que l'on vive, qui que l'on soit, ils s'efforcent d'extraire de l'expérience humaine quelque chose qui a une portée universelle : les cinéastes israéliens font leur boulot d'artiste. Ne les bâillonnons pas. Pour les curieux, et ils sont nombreux, voir le très bon documentaire franco-israélien de Raphael Nadjari (susmentionné), Une histoire du cinéma israélien (2009). Todah rabah. Shalom !
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