Jean-Luc le fou (quelques mots sur le cinéma de Godard)

Avec Bande à part (1964), Godard court après le Truffaut de Jules et Jim (1962), entre autres. A l'instar de François, Jean-Luc filme Paris au présent, un Paris qui enfin ne ressemble plus sur grand écrant à celui des années 30 ou de l'Occupation -splendide photographie de Raoul Coutard. Paname est un des personnages de Bande à part, comme elle l'était déjà dans les 400 coups. Deux films, deux trios au destin tragique, Jules, Jim et Catherine d'une part, d'autre part, Odile, Arthur et Franz. Outre que ces oeuvres sont l'adaptation de deux romans, les hérauts de la Nouvelle Vague filment amoureusement des actrices qu'ils aiment, ont aimées ou aimeront (Jeanne Moreau et Anna Karina). Dans les 400 coups, le jeune Antoine Doinel vole des photogrammes du Monika de Ingmar Bergman dans l'entrée d'un cinéma de quartier parisien. Le regard caméra d'Anna Karina dans Bande à part est un clin d'oeil à celui, provocateur ou interrogateur, de Harriet Andersson. Le commerce amical Truffaut/Godard ne fut jamais un long fleuve tranquille. Une amitié tumultueuse, ponctuée de facheries violentes, de vacheries infantiles, de jalousies réciproques, de railleries et de rabibochages temporaires. Godard fut le plus mordant, le plus rancunier, et le plus agressif aussi, incontestablement. Le réalisateur du Dernier Métro (génial) se plaint à cet égard, dans une missive célèbre envoyée au cinéaste franco-suisse, de la haine dévorante de Godard, inextinguible, capable de prendre le pas sur toute autre motivation. Reconnaissons qu'un truffaldien ne saurait être objectif, si l'objectivité est de ce monde. Deux films, deux styles. Au début des années soixante, Jean-Luc Godard invente une nouvelle écriture cinématographique : improvisation, tournage hors des studios (il n'est pas le seul, bien sûr), un même plan cadré différemment, génériques déjantés, un personnage interpelle le spectateur droit dans les yeux (Belmondo dans A bout de souffle), sons et images décalés, ritournelles coupées net, gros plans succédant aux scènes intimistes, retour des cartons d'intertitres, regard vers le cinéma muet : la minute de silence dans Bande à part, le phrasé des acteurs, tantôt grandiloquent, tantôt neutre, le mélange des genres, etc. Un maître.

Un innovateur de génie. Dans Bande à part, un de ses films les plus méconnus (à l'instar d'Une femme mariée), à tort, on passe sans ambages du tragique au burlesque, du muet à la comédie la plus bavarde, du néoréalisme au film policier primesautier de série B, avec une aisance et un aplomb déconcertants, qui laissent pantois d'admiration. Difficile enfin d'oublier ou de passer sous silence la voix off de Godard s'adressant le film durant au spectateur dans un langage soutenu qui tranche avec la trivialité des images (ordinaires, communes, banales), seules maîtres à bord, lui qui a écrit peu de temps avant le tournage qu'"il faut confronter des idées vagues avec des images claires". Par exemple : "Ici on pourrait ouvrir une parenthèse et parler des sentiments d'odile, de Franz et d'Arthur, mais après tout, tout est est déjà assez clair, mieux vaut laisser parler les images, et fermer la parenthèse".

Evoquons pour conclure une scène touchée par la grâce, dans laquelle Godard atteint au sublime. C'est bouleversant ; tant pis si le mot est galvaudé. Odile (Anna Karina), Arthur (Claude Brasseur) et Franz (Sami Frey) esquissent quelques pas de danse dans le sous-sol d'un bistrot de la capitale, entraînés par un juke-box bruyant, une boîte à musique que les moins de trente ans ne peuvent pas connaître. Il faudrait aussi parler de la course folle dans les couloirs du Louvre, un pied de nez à l'art institutionnel (En 2003, dans Innocents, Bernardo Bertolucci fait rejouer la même scène à Michael Pitt, Eva Green et Louis Garrel. Un mot encore, si vous le permettez : une mélancolie morbide et mortifère jalonne de part en part Bande à part, une façon de tordre le coup aux clichés qui ont toujours fait de cette décennie une période d'insouciance et d'émancipation. Godard restitue à cette époque toute sa complexité, le cinéma comme art du présent, définitivement. Osez Godard : celui des années 1960, ça aide à vivre (sa vie !). Bien à vous.
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