Ballon d'essai (mondial de la parlotte)
Vous êtes coincé dans un embouteillage. Les voitures avancent au pas, à un rythme inversement proportionnel à celui de votre coeur, l'adrénaline aidant ; des trombes d'eau s'abattent alentour. Le match commence dans vingt minutes : vous allez rater le début, quatre ans pourtant que vous attendez cela, depuis le fameux coup de boule de Zizou. Le football est devenu la dernière religion universelle depuis la faillitte annoncée du marxisme. C'est du sérieux, donc. Les minutes passent, la circulation soudain redevient fluide, vous appuyez sur le champignon, c'est hallucinant, vous tracez sans peur : les forces de l'ordre doivent déjà être devant leur téléviseur ou avoir l'oreille tendue vers la radio. Vous allumez la vôtre pour écouter les hymnes, la maison n'est plus qu'à quelques kilomètres. Patatras ! Elle est en panne -la radio, pas la maison. Nouvelle montée d'adrénaline. Chacun en prend pour son grade, ça détend. Se garer, se précipiter à l'intérieur, embrasser en coup vent la famille, se changer à toute vitesse, mettre la bonne chaîne, s'affaler dans le canapé avec un sandwich et un coca : c'est parti. Rapidement vous prenez conscience que toute cette énergie a été dépensée en vain. Pourquoi ? Si le foot est un langage, avec ses règles, à défaut d'être une langue, inutile d'être grand clerc pour se rendre compte que dans le poste ça cause, de tout, sauf du match. Vingt-deux joueurs courent bien après un ballon rond, un homme en noir arbitre la partie, il se fait respecter, ce qui en passant laisse rêveurs les profs footballphiles, qui doivent à présent prendre des pincettes pour enseigner dans le calme, pour ne traumatiser personne, psychologisme post-soixantuitard oblige (putain, nous voilà contaminés par le sarkozysme...). A écouter ce métalangage, ces paraphrases en-veux-tu-en-voilà, toutes ces anecdotes sur les tranferts estivaux, ce babillage proféré sur un ton docte, genre, entre autres, "cela ne nous ne regarde pas", deux ou trois mots enfin sur le prochain match organisé le 26 juillet dans la petite commune de Trifouillé-lès-oies, en présence de J.P.P., au profit d'une association caritative quelconque, vous devinez que celui qui se déroule sous vos yeux n'a aucun intérêt (ce fut le cas d'Uruguay-France, il aurait été plus pertinent de terminer le dernier Onfray, qui s'en prend à la psychanalyse avec la même dextérité qu'un facho lambda, ou de vérifier que l'amour est bien le contact de deux épidermes). Le bavardage l'emporte sur le commentaire stricto sensu. Une voix off sur des images laissées à elles-mêmes (des gros plans de visages grimaçants, des plans de coupe sur le public et des ralentis inutiles tentent cependant de dramatiser l'enjeu à défaut de le rendre passionnant). Une deconnexion presque totale. Le foot fait sa promotion sans égard pour le spectacle en cours. A l'instar du passage de la réclame à la publicité il y a quelques années : le signifié, le signifiant et le référent mènent leur vie, chacun de leur côté (pas tant que cela). Le produit compte moins que le système qui le conçoit, le fabrique, puis le vend. Contenu manifeste : la tranche de jambon ou Uruguay-France. Contenu latent : la société de consommation à imposer définitivement ou le footbusiness à promouvoir. Souhaitons que nos bleus ou les Brésiliens se réveillent enfin : les commentateurs retrouveront un enthousiasme circonspect, et, ensemble, notre âme de gosse, tout ce qui fait que nous régressons sans mauvaise conscience régulièrement devant des types en short dont le seul but est d'en mettre un, pour la gloire (parfois pour de l'argent...), ou, comme quand on était môme, pour impressionner la jolie petite brune dont toute l'équipe était amoureuse en secret, spectatrice discrète ballottée par le vent derrière la rambarde...
of