Tu sais, t'as de beaux vieux !
Dans les dictionnaires et autres guides de films faisant
autorité, vous ne trouverez presque rien sur Le Désordre et la nuit de Gilles Grangier, un film noir français de 1958. Le genre est "à bout de souffle"
(Godard arrive...). Nous naviguons dans le monde interlope parisien des boîtes de nuit, où se trémoussent quelques jeunes femmes légères, toujours lascives, parfois droguées (Nadja Tiller, elle en
fait trop), soumises à des aigrefins machos et arrogants, sous l'oeil narquois et inquisiteur d'une poignée de flics à l'ancienne (Jean Gabin), sérieux comme des papes, en costard impeccable. Tenue
correcte exigée.Y a-t-il quelque chose à sauver de ce naufrage, une fois retranchés les dialogues sur mesure de Michel Audiard (joutes verbales ping pong agaçantes), seule bouée de sauvetage à portée des oreilles ? L'exercice est périlleux, le pari osé. En route. Le visionnage du Désordre et la nuit permet de mieux comprendre la virulence juvénile des propos des cinéastes de la Nouvelle Vague (Truffaut et Chabrol en tête), la haine inexpiable qu'ils vouaient à ce cinéma rance (les studios sentent le renfermé), misogyne, voire xénophobe (négresse pour noire, chleuh pour Allemand, etc.). Gilles Grangier ignore la jeunesse, la méprise sans doute, hormis celle ceinte d'une jupe étroite, suspendue au cou de barbons lubriques endimanchés (le plus jeune truand, Roger Hanin -aujourd'hui sarkocommuniste-, est flingué d'entrée. Symptomatique). Un film gérontophile ? Nous sommes à Paris, à la fin des années cinquante. Les décors ne le montrent pas. L'intrigue aurait tout aussi bien pu se situer trente ans plus tôt. Un film réac ? Et les femmes, dans tout ça ? Mères ou putains disait Lacan. Pour Grangier : une femme est facile et instinctive par essence (l'infidèle Danielle Darrieux). Point final. Un film phallocrate?
En définitive, que reste-t-il à sauver ? L'ossification du jeu de Gabin. Sa réification, pour parler comme à la Sorbonne. Monsieur fait la gueule du matin au soir (dans Le Clan des Siciliens, il sera au faîte de son art), il éructe par intermittence, tel un aliéné (pour les non-initiés, voir Un Singe en hiver et La Traversée de Paris, sorti 1956, où il se fait la voix)). Dans Touchez pas au grisbi (1954) Jacques Becker assurait brillamment la transition. Un Gabin vieillissant se garait des voitures. Un entre-deux inoubliable. Quatre années séparent les deux films. Par le truchement de Grangier, il s'offre une rente de situation : le bougon monolithique, irascible et autoritaire, à l'a-propos imparable. Qu'il soit flic, voyou, avocat, clochard ou retraité. Le regarder jouer à 54 ans les jeunes premiers inspirent le respect (il se rassure la même année avec Brigitte Bardot dans En Cas de malheur de Claude Autan-Lara, un autre grand progressiste. En 1960, il tournera Les Vieux de la vieille...). Le séducteur prend de la bouteille. L'acteur, digne et imperturbable, fait front. Même ridé. Exemplaire. Jean Gabin est mort en 1976. of
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