Pas de deux

Publié le par facquet


Le très beau Darrat (Saison Sèche, 2006), du cinéaste tchadien Mahamat-Saleh Haroun, émeut autant qu'il déconcerte. Le président Idriss Déby est arrivé au pouvoir au Tchad en 1990. Depuis, une guerre civile meurtrit le pays. Afin d'apaiser les tensions -il souhaite briguer un nouveau mandat-, le chef de l'Etat a prononcé l'amnistie l'an passé de tous les criminels de guerre.
Nassara, patron-boulanger rangé et marié à N'Djaména, fait partie du lot. Atim, un jeune villageois, part pour la capitale, décidé à supprimer Nassara qu'il soupçonne d'être l'assassin de son père, encouragé en cela par un grand-père aveugle et inconsolable, aux exhortations vengeresses. Atim se fait embaucher dans la boulangerie ; une relation ambiguë se noue entre eux.
Dire d'entrée ce que Darrat n'est pas : un film d'action conventionnel. Pas de course poursuite époustouflante, ni pugilat sanglant ; le discours vengeur ne s'épuise pas dans un phrasé haletant, fait de bons mots et de répliques définitives. Les scènes ne s'enchaînent jamais sur un mode mécanique, selon les lois du genre. Les corps, enfin, ne sont plus saisis dans des actions, mais des postures (Atim, l'arme au poing, vise sa cible sans oser tirer). Darrat ne rompt toutefois pas avec la narration. Il prend seulement acte que l'action a déjà eu lieu ; la catastrophe est derrière les personnages qui ne savent plus réagir à des situations qui les dépassent. Qu'ils vont s'efforcer pourtant de dépasser. La catastrophe relève entre autres de l'Histoire. Elle leur enlève quelquefois toute maîtrise d'eux-mêmes : le cheminement cahotique des protagonistes est en ce sens dépourvu de linéarité. L'Histoire est écrite nulle part. D'où ces nombreuses hésitations, d'incessants sur-places, quelques à-coups vite modérés, le mutisme bûté du duo, tous ces élans freinés, détournés ou contrariés. L'enjeu du film consiste à trouver un terrain de rencontre (symbolique) entre Nassara et Atim. Pour qu'ils passent à autre chose, et leur pays avec.
Atim simule au final l'éxécution du criminel, lui laisse la vie sauve (la cécité du grand-père est une belle métaphore) ; le gracié n'exprime aucune repentance. Nul pas l'un vers l'autre, mais un pas de côté, pour s'éviter, se frôler uniquement, tarir ainsi la violence. Un pardon complaisant -suivi d'une réconciliation convenue, et attendue-, était inconcevable. Mahamat-saleh Haroun filme frontalement des choses fortes. Sans pathos. L'émotion n'est pas nécessairement un agencement roublard d'images et de sons dont la finalité est de produire automatiquement des effets sur le spectateur (le cinéma c'est aussi du temps : en ce cas le mouvement en découle) ; elle surgit parfois dans l'image même, parce qu'une émotion "n'est pas seulement l'effet d'une idée, mais l'idée elle-même" (Jean-Philippe Tessé). Darrat en témoigne avec élégance et virtuosité. Santé du cinéma tchadien.
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Publié dans pickachu

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