Une France trop occupée

Tout le monde se souvient qu'au mitan de l'inusable Grande Vadrouille (1966), de feu Gérard Oury, deux Français mal assortis
se pieutent en compagnie de soldats allemands plutôt débonnaires. Nous sommes dans les années 40 du siècle passé. Auguste Bouvet, peintre en bâtiment parisien, et Stanislas Lefort, chef
d'orchestre émérite, couchent donc avec l'occupant nazi. Le film demeure aujourd'hui encore l'un des plus grands succès de tout le cinéma français. Des millions de spectateurs se sont régalés à
cette partie de cache-cache entre les combattants de la Wehrmarcht et le duo Bourvil-de Funès ; deux immenses acteurs. La Grande Vadrouille devient dès
lors la matrice de vaudevilles cinématographiques militaro-cocardiers symptomatiques. Personne n'a oublié en effet la trilogie de Robert Lamoureux, créateur inspiré de La Septième Compagnie (perdue en 1973, retrouvée en 1975, au clair de lune en 1977). Ne pas négliger, surtout, l'inénarrable Jour de
Gloire (1976), de Jacques Besnard (Darry Cowl, curé de son état, croit voir arriver du haut du clocher de son église le libérateur américain ; en fait, se sont les Nazis qui se replient,
étonnés d'être accueillis par une Marseillaise vigoureuse...). Les réalisateurs se succèdent, seuls restent la trame scénaristique, les thèmes abordés, et les inévitables acteurs du moment ; dans
le désordre : Jean Lefebvre, Pierre Mondy, Aldo Maccione, Darry Cowl, Pierre Tornade, Pierre Doris ou Henri Guybet ; la liste n'est pas bien sûr exhaustive. Une bande de joyeux drilles. Ces films
dressent le portrait archétypal du Français des années noires tel que se le représentent nos cinéastes. Un Français lâche mais bon copain, gouailleur, boute-en-train et bon vivant ; pas très
courageux, malin cependant, beau parleur et débrouillard. Pas raciste, ni antisémite pour un sou (faut pas le chercher toutefois) ; ils ne cotoyent de toute façon que des gens bien de chez
nous... L'Anglais est bien l'objet en passant de quelques sarcasmes : c'est de bonne guerre, non ? On échappe à l'ennemi par hasard (Mais où est donc passée la
Septième Compagnie ?) ; allez savoir comment, on parvient à faire libérer ses compagnons d'infortune (On a retrouvé la Septième Compagnie) ; on se
retrouve enfin par la force des choses héros de la Résistance (en chassant le lapin dans La Septième Compagnie au Clair de Lune et fortuitement dans
Le Jour de Gloire). Les sujets de dispute sont tus : rien sur l'antisémitisme à la française, la collaboration individuelle, organisée ou d'Etat ; une
impasse totale sur le pétainisme rampant -à la mode pourtant. Une unique injonction : "Tous résistants, ou presque !". Elle s'imposera jusqu'à la fin des
années 70, voire le début des années 80. Miroir complaisant d'une nation oublieuse. Un deuil refusé.
La période de la "drôle de guerre", l'Occupation nazie et le grand comique dans la tradition burlesque made in france, voilà la recette idéale pour dissimuler une
autre réalité : le martyr des résistants, la chasse aux étrangers, la déportation des Juifs, l'arrestation des opposants, la torture généralisée, la pénurie de nourriture et de matières
premières, l'absence totale de liberté, et la peur qui étreint à chaque instant. Ces zones d'hombres n'ont pas leur place dans ces films primesautiers et lénifiants, tournés pour divertir. Un
ignoble personnage de la scène politique hexagonale a récemment déclaré que les années d'occupation avient été pour les Français une pérode dans l'ensemble paisible (sic). La Grande Vadrouille, La Septième Compagnie ou Le Jour de Gloire (pour ne citer
qu'eux), ne disent pas autre chose, tout compte fait : " Allez, finalement, ce ne fut pas si terrible, certes, nous avons été vaincus, occupés, mais, matois,
nous nous sommes bien débrouillés quand même ; c'était la faute à pas de chance ; et puis l'Allemand, c'ètait pas un monstre, après tout !" laissent-ils entendre et voir.
Les Gaullistes d'un côté, de l'autre le parti des fusillés. Au milieu, des millions de besogneux, patients, en attente de jours plus cléments. Pour certains :
le traître Pétain en bouclier antinazi (funeste fumisterie). C'est la belle histoire fallacieuse racontée après-guerre aux enfants de la patrie. A cet égard, un gendarme apparaît un court instant
dans la première version du film d'Alain Resnais Nuit et Brouillard (1956). Il surveille le camps d'internement de Pithiviers (c'est le nom de famille de
Jean Lefebvre dans La Septième Compagnie...). Les autorités administratives françaises exigèrent qu'il fût absent lors de sa diffusion en salle. Le
cinéaste s'exécuta, sous peine de censure. Bien sûr les choses ont changé depuis quelques années. Or, ce n'est que très récemment que notre gendarme inconnu a retrouvé sa place au faîte de son
mirador. Sans commentaire. Bourvil et de Funès passent une nuit avec la soldatesque hitlérienne. Fantasme d'une certaine France qui préféra Hitler à Blum ? Sans doute. L'occasion aussi pour Oury
de faire savoir en creux qu'il n'était pas dupe de son savoir-taire (commen taire). Difficile enfin de ne pas y voir l'une de ces vaines réconciliations passagères sur l'oreiller, dont l'unique
objet est d'envoyer en l'air provisoirement les sujets qui fâchent. Un refoulé en bel uniforme. Son retour actuel pollue désespérément la vie politique et sociale de notre pays. of