Queue de poisson (suite et fin)

Publié le par facquet

        

                                                                                                                                                                                                                C'est l'histoire d'un mec à la métonymie facile (la Tanzanie c'est l'Afrique...) et à l'allégorie hasardeuse, décidé à discréditer un genre respectable, le documentaire de cinéma, en digne épigone de M.Moore. C'est l'histoire d'un mec, maître en marketing cinématographique (monsieur connaît son public), ensorceleurs d'hommes blancs aux sanglots à la demande, prêts à toutes les compromissions afin d'occire l'hydre libérale honnie -manipulés consentants? C'est enfin la mésaventure méritée d'un mec, bonimenteur hors pair, truqueur et roublard, mais finalement marron. Philippe Val sur France Inter, les quotidiens Libération et Le Monde, Charlie Hebdo (n°717-726) à maintes reprises, Le Point aussi, sans oublier bien sûr l'historien du cinéma François Garçon (Les Temps Modernes, n°635-636), tous se sont efforcés, une année durant, de déjouer la colossale supercherie (saupercherie?) -dénoncer le mensonge Sauper, hubert de son prénom. Même Le Figaro, grand pourfendeur de la mondialisation sauce Medef, s'est fait rouler dans la farine. En somme, rares sont les journalistes à avoir refusé de se commettre dans cette manip' diabolique. Enquête sur Le Cauchemar de Darwin (Flammarion, 2006), donc. Un ouvrage brillant, magistral : un brûlot à l'ancienne. Un ouvrage de combat, bagarreur et hargneux (trop?). A la hauteur du defi : dans la grande tradition polémique. Oui, Hubert Sauper a sans doute menti. L'épaisseur même de la tromperie ne laisse pas de surprendre. Oui, Hubert Sauper fait dire à son film de nuisibles contrevérités, en particulier pour quelques protagonistes tanzaniens du tournage, pour le genre en général. Voir des choses inexistantes, les ignorer quand elles existent, quelle méprise ! Au Darfour, combien de caméras, pour quelles protestations? Les zélateurs de Sauper (menteur...) estiment pouvoir mentir pour une (prétendue) bonne cause. Dangereux. Il ne suffit pas en outre de filmer des pauvres pour être honnête. L'Histoire repasse les plats. Comme Donald Rumsfeld avec ses armes de destruction massive totalement fantasmées. Il a lui-même dit un jour que "si les preuves sont introuvables pour le moment, ça ne veut pas dire qu'elles n'existent pas"... Edifiant ; mensonge contre mensonge. Nous voilà bien !   Imaginons que nous soyons dans le faux (après tout), Sauper dans le vrai (pourquoi pas), il lui faudra à la fois être persuasif et rigoureux  pour convaincre. Que nous dit au juste François Garçon ? Trois exemples parmi tant d'autres.

1) Le Cauchemar de Darwin revendique tout net sa qualité de documentaire. C'est ce que clame partout depuis des mois Hubert Sauper, affirmant batailler dans le seul registre du réel. Pourquoi, dans ces conditions, avoir payé des enfants pour qu'ils simulent une bagarre de rue, comme le rapporte Richard Mganba, le directeur du bureau de Mwananchi communications Ltd à Mwanza, présent lors du tournage (pages 166 et 167) ?

2) Le documentariste soutient mordicus que l'intégralité des perches du Nil pêchées en Tanzanie est exportée (ce qui est faux). Il cherche, qui plus est, dans une séquence filmée pour susciter la colère des spectateurs, à faire accroire que les autochtones doivent se contenter des carcasses pour survivre. Nouveau mensonge. La claie de Mkonie où sèchent les carcasses de poisson vues à l'écran lui est bien connue. Il ne pouvait ignorer que les restes traités à Mkoni sont destinés non aux humains mais aux animaux (pages 121 et 122). Malhonnête (les dirigeants d' Attac ont trouvé un copain avec qui tricher).

3) Sur l'affiche du film apparaissent un poisson et une kalachnikov. Du poisson contre des armes. L'aéroport de Mwanza servirait de zone de passage aux armes occidentales vendues aux belligérants de la région, livrées par ces mêmes avions qui repartent lestés de percidés. Les armes n'apparaissent pourtant nulle part dans le film. Jamais. Ce qui permet  à F.Garçon d'écrire que "côté trafic d'armes, Sauper est totalement bredouille. Sa seule astuce de mise en scène, pourrait-on dire, est d'évoquer leur présence avec une régularité telle que le spectateur s'autopersuade qu'elles sont là" (page 196). Allégorie ou manipulation ? Sans commentaire.

La contre-enquête menée par François Garçon force le respect, mérite un examen approfondi. Elle est l'occasion d'une piqure de rappel : un documentaire (un documenteur...) est aussi une fiction. Son montage, le contexte du tournage, les options esthétiques, les effets recherchés, les intentions de mise en scène du réalisateur, sont justiciables d'une critique la plus rigoureuse possible, à la même enseigne que Les Temps Modernes, La Règle du Jeu ou Mon Curé chez les Nudistes ( où ça connote à mort). Enfin, une question s'impose : comment se fait-il que des esprits aussi avisés se soient laissés à ce point subjuguer par ce discours hallucinatoire ? Garçon regrette que dans cette affaire la distinction entre le factuel et la croyance, qui est au coeur de la pensée occidentale, ait été à ce point négligée. Le film fait aujourd'hui encore l'objet d'un sentiment de révérence religieuse. Tout contrevenant est excommunié (surtout s'il a dénoncé cet enfermement victimaire auquel le regard occidental culpabilisé et compatissant réduit l'Afrique), mis à l'index, poussé par la foule zélée des croyants à retrouver le droit chemin. Y contrevenir est un devoir. D'où cet article de pêche. of

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Publié dans pickachu

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