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Publié le par facquet

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"Qui n'entend qu'une cloche, n'entend qu'un son", l'adage reçoit chaque jour une nouvelle confirmation. La lecture assidue des Cahiers du Cinéma (numéros anciens et récents mêlés) est sans conteste enrichissante, formatrice, elle offre un solide cadre de pensée inestimable. Soit. Toutefois, comme toutes les chapelles, et autres écoles, la célèbre revue jaune (à ses débuts), au fil des années et des rédacteurs, n'a jamais caché ses goûts et dégoûts (et c'est tant mieux), distillant le fiel et le miel, avec les inclus encensés, des exclus parfois excommuniés. Des choix partiaux, donc partiels. Des emballements d'André Bazin (le fondateur, un instit catho de gauche) pour Bresson, Welles ou Wyller, à la politique des auteurs -féconde- des jeunes turcs hitchcocko-hawksiens (Chabrol, Godard, Rohmer et Truffaut), jusqu'au récent cinéma subtil de Burdeau et Frodon, il y a toujours eu un dedans et un dehors, avec une frontière étanche. Vieil invariant anthroplogique (voir les travaux stimulants de R.Debray à ce sujet).

Un beau matin, pourtant, survient sur le tard une crise d'adolescence carabinée, une soif d'autonomie, une atmosphère confinée devenue irrespirable, les fenêtres sont grandes ouvertes, à tous les vents, chasser l'air vicié, ces habitudes rassis et sclérosantes, reprendre son souffle, en somme, se casser les os de la tête, tout bonnement se rafraîchir les idées. Sans jeter, bien sûr, le bébé avec l'eau du bain (Fuller, Peckinpah, Siegel, Preminger, Scorcese, De palma, Jerry Lewis, Coppola ou Chris Marker, ça tient la route, tout de même).
Il arrive en ce cas de croiser des cinéastes du moins méprisés, sinon négligés par la maison mère. Sidney Lumet, Alan Pakula, Arthur Penn et Sydney Pollack sont de ceux-là, parmi d'autres. Le sur-moi Cahiers vous dira : inutile de perdre son temps à voir, ou pire, revoir, des films sans aucun intérêt artistique, ni sociologique et/ou politique. S'abstenir, les ignorer. En dire du mal à l'occasion. Répéter sans trop y coire ce qu'en ont dit nos maîtres : des réalisateurs bavards, des metteurs en scène maladroits, un cinéma de gauche grossier inoffensif. Ambiance.
Le temps passe cependant, comme les modes et les vieux réflexes. Au départ la curiosité, l'âge aussi, des amis insistants, certainement, et voilà que s'ouvrent de nouveaux horizons. Ces quelques lignes pour de jeunes cinéphiles curieux.
Sidney Lumet tourne en 1964 La Colline des hommes perdus : l'action se situe dans un  camps de redressement britannique pour soldats réfractaires, pendant la Seconde Guerre mondiale. Le film est une métaphore de la société autoritaire-disciplinaire post victorienne, de l'autoritarisme social en général, bête et méchant, voire absurde ; il se veut accusateur, sans souffrir néanmoins d'un quelconque manichéisme plombant. Network, en 1976, en montre long sur le devenir nauséabond du petit écran, prisonnier des indices d'écoute et de la pub. Lumet, un cinéaste lucide, courageux et visionnaire. La forme n'est jamais négligée au profit du fond, n'en déplaise à ses détracteurs. Avec son Avocat du diable en 2003, avec Rebbeca de Mornay et Don Johnson, il offre un thriller qui n'a rien à envier en perversité érotique au Basic instinct de Paul Verhoeven. Dire quelques mots de son premier film : Douze hommes en colère (1957, Henry Fonda, brillant), est un véritable tour de force, dans lequel la psychologie des jurés, les effets dramatiques, les imperceptibles mouvements de caméra, un scénario en béton désarmé, et la direction d'acteurs, s'équilibrent à la perfection. Un brûlot contre la peine de mort. Un coup de maître. Quelques mots, enfin, au sujet du Prince de New York (1982). Rongé par la culpabilité, un policier décide de collaborer avec une commission d'enquête chargée d'éradiquer la corruption au sein de police new yorkaise. Il rejette toutes ses inhibitions, se sent capable de faire n'importe quoi, cela a quelque chose d'impressionnant (pour sa femme, ses collègues et amis, la mafia, la police, les services secrets, les membres de la commission -et le spectateur). Mais il lui faut se blinder sans attendre, car il paie vite, et très cher, cet instant où il a réussi à tous les dominer, à les impressionner tous. Une dernière scène inoubliable. Il faudrait aussi s'arrêter un moment sur Un après-midi de chien (1976) ou 7h58 ce samedi-là (2007, une narration éclatée, entre matricide, fratricide et infanticide). Une autre fois peut-être.
Quant à Arthur Penn, combien d'entre nous ont aimé ses films sans jamais vraiment osé l'avouer ? Le Gaucher (1958, il révèle Paul Newman, ce qui déjà n'est pas rien), La Poursuite impitoyable (1965, l'Amérique d'Obama doit beaucoup à ce type de cinéastes, tout comme au trio d'acteurs, Jane Fonda, Marlo Brando et Robert Redford, s'il vous plait, une oeuvre d'une grande humanité, habile de bout en bout, un chef d'oeuvre, et tant pis si ces mots sont galvaudés). Que dire du western The Missouri Breaks (1976), avec Brando et Nicholson, sinon qu'il place le spectateur dans une situation inconfortable, qu'en ce sens, il est en résonance avec l'art de son temps. Quant à Bonnie and Clyde (1969, le couple Faye Dunaway/Warren Beatty, et Gene Hackman) et Little big man (1970, Dustin Hoffman, génial), difficile de leur échapper. Se laisser prendre. Y prendre du plaisir.
Alan Pakula est passé à la postérité avec Les Hommes du président (1976, le duo Hoffman/Redford), la preuve que le cinéma américain sait battre le fer de la sphère politique nationale quand il est encore chaud (voir le récent W. d'Oliver Stone). Il tourne en 1971 Klute, un polar tortueux et torturé avec Jane Fonda dont on ne dira jamais assez le plus grand bien. Elle est de nouveau en selle en 1978, dans un western qui ne ressemble à rien, Le Souffle de la tempête, injustement décrié, dans lequel Pakula a l'élégance de filmer avec tact le temps qui passe sur le visage verrouillé de l'actrice.
Sydney Pollack, enfin. Mort récemment. Arte nous a permis de (re)découvrir Propriété interdite (1966). Allez-y voir. Vous n'en reviendrez pas. Comment le définir ? Osons ceci : une oeuvre érotico-sociale un brin déjantée (avec Natalie Wood et Redford...). Nos plus belles années (1974) est une des plus bouleversantes histoires d'amour impossibles jamais filmées, une direction d'acteurs sans faute (Barbara Streisand et l'incontournable Redford), sans oublier une mise en scène toute en rondeur, sans à-coup, qui accentue astucieusement le tragique de la situation. Militantisme versus dandysme. Pas de happy end. Il y a surtout Jeremiah Johnson (1972). Le western ne s'en remettra pas. Le genre prend une claque, en profite pour se ressourcer, se renouveler radicalement. Disons que Pollack est plus proche ici d'Antonioni que de Ford. Les bruits de la nature, la solitude, la balade, l'incommunicabilité, l'errance, rapprochent Jeremiah Johnson d'un certain cinéma moderne (l'image-temps). L'action importe moins en effet que l'enregistrement du temps qui passe. Les actions ne s'enchaînent plus : le mouvement dépend désormais du temps -à l'image du Serpico (1973, Al Pacino, incroyable) de Lumet, en partie documentaire.
Quatre cinéastes américains talentueux -jugés longtemps limités, poussifs, didactiques-, des films tout en nuances, loin des critiques sévères et excessives de jadis, des oeuvres qu'il n'est pas interdit de revisiter. D'autre part, c'est peut-être, entre autres choses, dans cette faculté éclectique, rarement démentie, à interroger sa propre histoire, que réside l'attrait pérenne du cinéma des Etats-Unis d'Amérique.
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Publié dans pickachu

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