La journée de la dupe

Publié le par facquet


"Le retour à la norme me paraît plus inquiétant que la folie" Claude Chabrol

Une enseignante de français exaspérée (Adjani, très bien) d'un collège dit difficile (on peut comprendre Sonia Bergerac -pour les sceptiques, même les fausses, une visite gratuite est envisageable) pète les plombs lorsqu'un revolver tombe du sac d'un ado sensé être ici pour déclamer du Molière ; elle braque alors tout ce petit monde pour le moine agité, puis règle ses comptes avec la classe, l'institution scolaire, le système en général, son hypocrisie inexpugnable, crie en somme à la face du monde sa souffrance, d'autant que sa vie privée se fissure. La journée de la jupe nous prend d'emblée à la gorge. S'en suit un téléphonique galimatias scénaristique, avec pression policière en tous genres, rodomontades ministérielles, dialogue pathétique avec la famille, sans oublier les conseils des collègues, soulagés d'avoir échappés au pire.
Ne pas souscrire au panurgisme angélique de beaucoup (cécité de plus en plus insupportable), moins encore hurler avec les loups, aussi mêchants que réacs (un gosse impertinent, voire violent, ne sera jamais une bête à abattre).
Oui le film dérange, il démange même, c'est urticant, ça gratte sévère, prurit de rage assuré, mais pas à l'endroit prévu. L'enfer, on le sait, est pavé de bonnes intentions. La prof ne prend pas seulement en otage quelques élèves, c'est le spectateur même que le scénario séquestre. Une identification au personnage malmené, malsaine et maladroite, résultat d'une perte sournoise des repères et d'une totale irresponsabilisation (empathie minimale d'une fiction). Expliquons-nous, précisons notre propos, autant que faire se peut. Sonia fait partager"ses envies de meurtre", qu'on est en droit de rejeter. La violence ressoude toujours la communauté, elle fait des spectateurs un collectif de trouille, en attente d'un retour à la normale : ce qui lui est donné à désirer, c'est la normativité. Ce en quoi, quelque part, pour parler comme dans les années 70, le film fascise (à cet égard, le réalisateur, Jean-Paul Lilienfeld, ne semble pas très sûr de son affaire, puisqu'au mitan du film, on apprend que Madame Bergerac -ça sent bon la France- est d'origine maghébine...).
Comment filmer la mise en scène d'un imaginaire normalisant ? De deux  -seulement deux- points de vue (Serge Daney) : dans La journée de la jupe, celui de la prof et celui de ses élèves, en tête à tête, dans un huis clos hors contexte. L'école est pourtant à l'image de la société qui l'entoure, élitiste et inégalitaire (ce qui ne légitime en rien les discours démagos laxistes). Les autres points de vue (spatial, moral, social ou/et politique) sont évacués hors champ. Il n'y a pour la caméra, donc pour nous, que cette double position. L'adhésion du spectateur à toute incarnation de la contre-violence, quelle qu'elle soit, finit par s'imposer. Or, pardon d'insister, il y a bien un hors champ : la banlieue, le lieu du ban (exil). Refoulé, certes (mal, la preuve). Deux morts (la prof et un gamin) : les balles au centre. Nous voilà bien avancés. Le philosophe a écrit : "Au stade le plus élémentaire du struggle for life, ce ne sont pas d'aveugles instincts qui s'opposent à travers les hommes, ce sont des structures complexes" (Sartre, Critique de la raison dialectique, tome 1, livre 2). D'autre part, sans se faire piéger par le psychologisme ambiant, un cinéaste se doit d'offrir une chance à ses personnages, au moins une, minimum syndical éthique, éviter ainsi la caricature stérile. On est loin du compte : l'ado mis à l'index (il y a de quoi), est une boule de haine et de hargne monolithique, sans scrupules. Un peu court, toutefois, non ? Les cours reprendront certainement la semaine prochaine. Que faire ?
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Publié dans pickachu

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