Question à soumettre

Publié le par facquet



Les lignes qui suivent doivent beaucoup à la récente relecture du livre d'Henri Alleg La question (la gégène érigée en système pendant la guerre d'Algérie), publié en 1958.
Le 11 novembre 2001, se tient à Hollywood une rencontre entre Jack Valenti, le puissant et craint président des acteurs, des représentants des grands studios, et Karl Rove, éminent conseiller politique de G.W.B.. Il s'agit de coordonner la politique étrangère américaine -l'heure est à la "guerre contre le terrorisme"-, avec les productions hollywoodiennes (à la mi-novembre 2006, une rencontre sera organisée par l'Académie militaire de West Point avec les scénaristes de la série télé 24 heures chrono). Le face à face révèle un profond malaise et une méfiance réciproque. Hollywood n'est plus aux ordres et la chasse aux sorcières démodée (J.M. Valentin, Hollywood, le Pentagone et Washington, 2003). La chaine de télévision Fox se montre en revanche plus coopérative, comme l'illustre la série à succès 24 heures chrono (la première en temps réel), qui tient régulièrement en haleine 15 millions de télespectateurs (la menace imminente d'un attentat suspend tout jugement moral et suscite une généralisation du soupçon). En outre, la série télévisée est un manuel d'apprentissage de la torture pour soldat débutant. Selon l'association américaine de défense des droits de l'Homme, 24 heures chrono ne banalise pas seulement son usage, elle inspire les soldats en Irak même. Les instructeurs doivent leur rappeler qu'elle n'est ni efficace, ni surtout légale (sauf circonstances exceptionnelles...).
Quelques chiffres : de 2002 à 2005, 624 scènes de tortures ont été diffusées aux heures de grande écoute dans des séries télévisées, contre 102 de 1996 à 2001, dont 67 pour les cinq premières saisons de 24 heures chrono (Libération, 20 février 2007). G.W.B. n'a-t-il pas lui-même utilisé ses prérogatives institutionnelles afin de défendre officiellement le principe, puis l'usage de la question. L'un des actes les plus honteux de son mandat. Certes, le métier de soldat ou d'agent de renseignement ne sera jamais un loisir d'enfant de choeur. Soit. N'empêche ! Dans une démocratie, un Etat de droit, il demeure injustifiable de pouvoir trancher la tête d'un témoin dans le but d'infiltrer un grouge terroriste, comme le fait Jack Bauer, le chef de la cellule antiterroriste de L.A., dans 24 heures chrono (au début de la saison 2, épisode 2). L'agent électrocute, poignarde, tire dans le genou d'un suspect, sans états d'âme, sans se soucier jamais de la justice et du bien.  
Une atmosphère de soupçon généralisé, disions-nous...
Que le président des Etats-Unis d'Amérique soit noir dans 24 heures chrono ne doit pas nous abuser : c'est un leurre spécieux. La chaîne Fox est ouvertement réactionnaire, à droite toute ! Or, ce président de couleur (nous sommes en 2001) ne provoque nul commentaire, n'occasionne aucun conflit dans 24. Méfiance. Quand on sait l'encre que fera couler quelques années plus tard la campagne électorale, puis l'élection heureuse de barack Obama, ce déni inquiète plus qu'il ne rassure. L'arbre cache en effet la forêt : l'audace remarquée de porter un noir à la Maison Blanche donne l'occasion au producteur Joel Surnow de faire passer en contrebande le reste, peu ragoutant, l'usage de la torture en particulier. Un botaniste dirait que le président Palmer souffre de chlorose. Précisons que "Surnow ne confond pas le vraisemblable et le possible" et qu'il "refuse l'invention politique, accueille tout ce qui échappe à la vraisemblance avec indifférence au mieux, rejet au pire" (Emmanuel Burdeau, Trafic, printemps 2004). Bien vu.
Le possible et la vraisemblance. Celle-ci s'adosse à une généralisation pranoïaque du soupçon, l'effet "bombe à retardement" : une urgence normalisée, un état d'exception permanent. Chacun s'épie, tout le monde interroge tout le monde : un attentat se trame peut-être, le temps est compté, la vraisemblance fait loi, une nouvelle loi éthique s'impose (un but noble, des moyens ignobles).
Un épisode de la première saison : Tony Almeida de la CTU (L.A. Counter Terrorist Unit) interroge sans ménagement un jeune iranien installé aus Etats-Unis, après de brillantes études au Royaume-Uni, au moment où il va convoler en justes noces avec une WASP BCBG. Suspicions, avilissement, tracasseries en tous genres, humiliations et vexations, insinuations au mieux vicieuses, au pire racistes, rien ne lui est épargné. Investigations policières liberticides.
Seulement voilà : il répond aux critères du terroriste issu d'une famille aisée du Moyen Orient, recruté en raison même de ce profil. Qu'importe que Reza soit finalement innocenté, l'enquêteur sera absous : le temps pressait, tout devient permis quand la sécurité du pays est en jeu. Chaque singularité doit désormais être rapportée à la généralité qu'elle peut incarner.
Scénario nauséabond, source de dérives vite incontrôlables, ferment de toutes les xénophobies. Une évidence triomphe : il restera toujours quelque chose de ce profiling. L'absolution de Reza Neer est vaine. Volonté politique de bushisation des esprits : "C'est une claire indication de la dérive de l'administration Bush qui ne trouvait dans le droit international ni légitimisation, ni fondement, la recherche dans les fictions qu'elle inspire, instaurant une sorte d'auto-légitimisation par la fiction et créant une jurisprudence basée non plus sur l'antériorité des décisions de justice, mais sur la performativité des actes fictionnels, une jurisprudence "Jack Bauer"" (Christian Salmon, Storytelling Saison 1, Chroniques du monde contemporain, 2009). Enfin, un philosophe futé, Thibaut de Saint Maurice, dans un ouvrage passionnant, Philosophie en séries (2009), brosse le portrait de Jack Bauer : un anti-kantien indécrottable (la fin justifie les moyens), mais un utilitariste obstiné (les moyens justifient la fin). Frissons. Y revenir bientôt.
Tel est pris toutefois qui croyait prendre : Obama est président des Etats-Unis. C'était donc possible. Quant au vraisemblable pernicieux, il est, souhaitons-le, remisé pour quelque temps aux oubliettes de l'Histoire : Guantanamo va fermer (ça se complique, depuis son arrivée à la Maison Blanche, le président est pris entre le marteau et l'enclume sur la question de la torture). Un mot encore à cet égard : qu'en est-il de la torture dans le cinéma américain de l'après 11 septembre 2001 ? A creuser.
D'autre part, rappelons que la Chine et son communisme de marché, détient le record macabre des condamnations à mort politiques. Pour mémoire, et clin d'oeil en passant à Dany le R. (boycott des JO de Pékin et il y a 20 ans, juin 1989, massacre de Tiananmem).

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Publié dans pickachu

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