Show devant -garde à vue (rétrovision)
C'est certainement l'un des meilleurs films tournés ces vingt dernières années : The Truman show de Peter Weir, sorti en 1998.
Witness (1985) et Le Cercle des poètes disparus (1990) tenaient la route, mais avec ce film, le cinéaste australien change de braquet (Master
and Commander en 2003 est un sacré bon film de genre). Un enfant né sous x est acheté par une maison de production de télévision. Depuis sa naissance, Truman
Burbank (J.Carey), confiné dans une gigantesque ville-studio de cinéma truffée de plusieurs milliers de caméras indiscrètes, est la vedette à son insu d'un show télévisé planétaire.
Un révoltant enclos de (video) surveillance.
Ses faits et gestes sont filmés par créateur/réalisateur mégalomane sans scrupule, Christof (Ed Harris). Son épouse, ses voisins, sa mère et son père, ses
collègues, ses amis, et même le chien d'à côté sont des acteurs professionnels d'Hollywood. Sa vie entière est un spectacle.
Truman dort (on pense à Andy Warhol, Sleep, 1963) : son visage appaisé apparaît sur un écran géant verdâtre des studios de la maison de
production. Chritof passe sa main délicatement sur le front de sa création : le deus ex machina/pygmalion et sa créature. Tendresse sincère presque paternelle ou jouissance sereine de
l'omnipotence ? Allez savoir. Une scène superbe. A couper le souffle. Et c'est le cas.
La toute fin du film mériterait à son tout une analyse plus approfondie. Vogue le bateau de Truman avec la liberté comme horizon : beauté plastique sans tape à
l'oeil de chaque plan, scénario ébouriffant et audacieux, mise en scène d'une classique sobriété, une direction d'acteurs inouïe (Jim Carey au sommet, Ed Harris itou, Laura Linney impeccable,
piquante, agaçante et fragile, tout à la fois), un équilibre rarement atteint au cinéma récemment.
Plusieurs niveaux de lecture sont comme toujours envisageables. On peut y voir une charge contre les excès de la téléréalité, son manque d'éthique, une
dénonciation de notre propre veulerie de spectateur passif et voyeur, un coup de sang artistique provoqué par l'installation proliférante de caméras de surveillance dans nos rues et autres
espaces publics, une ode à la liberté (la bâtir à partir d'une servitude initiale), le rejet du conformisme petit-bourgeois confortable contemporain. Sans doute aucun. Peter Weir cependant
n'assène pas son propos, le venin est distillé en creux, et la poésie, oui, la poésie, l'emporte toujours sur l'incantation politique accusatrice. D'où l'émotion qui saisit une fois le spectacle
terminé, ce vide fécond, plutôt que la révolte ou le dégoût. Vient le lendemain le temps de la réflexion tous azimuts. Le film reste avant tout une oeuvre d'art, pas un tract syndical
(nécessaire, bien sûr). Et pas n'importe laquelle. Touchée par la grâce. Un mot encore. The Truman Show annonce peut être un mode mondialisé d'organisation
post-capitaliste, porteur de sa propre monstruosité, une forme de totalitarisme soft potentiel ; une société pour toujours pacifiée : plus de révolte, plus de contestation, de vie en
somme. Un société hypersocialisée, assise sur un renforcement du conformisme social et moral. Une société d'auto-contrôle (l'encouragement sournois à la délation de temps à autre). Le pied de nez
final de Truman Burbank est un acte de résistance : un appel à l'existence, si exister c'est "sortir de, se manifester, se montrer" (latin classique). Il choisit un monde à jamais
irrésolu et, pour cela, passionnément libre. Un individu autonome dans une société autonome. Ce refus théâtrale (Carey, génial) de la réduction de la sphère privée au nom du confort est
un des plus beaux jamais filmés. Il aurait pu crier : "Je ne fais plus un numéro, je suis un homme libre" (Le Prisonnier Patrick MacGoohan a été enfin récemment
libéré...). Du grand art.
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