Anticipation (rétrovision)
En 1997, Edward Zwick tourne Couvre-feu ; le film sort l'année suivante. Il a été diffusé récemment sur M6. Nous envions aux
artistes le talent de pouvoir donner une forme (ils pensent et sentent avec) à ce qui semble nébuleux pour le commun des mortels. Certains sont concomitamment doués de prescience. On dit qu'ils
ont du flair, une sensibilité particulière, en somme des visionnaires. E.Zwick est de ceux-là. Couvre-feu (The Siege), donc. Les Etats-Unis, New York, plus
précisément, sont la cible de terroristes venus du Proche Orient. Un leader arabe intégriste est enlevé par un commandot et mis au secret (façon de parler). Son groupe exige la libération du
prisonnier islamiste. Les attentats reprennent, redoublent d'intensité. Le directeur du FBI (le lieutenant colonel Nathaniel Serling, Denzel Washington, excellent) mène
l'enquête, flanqué d'un agent trouble de la CIA (Elise Kraft, Annette Bening, bof). L'hystérie gagne. En dépit des menaces, Serling s'oppose à toute d'état d'exception
paranoïaque, "ce serait la victoire des terroristes" dit-il. Las ! Avec la bénédiction du Président , le chef d'état-major des armées US (le Général William Devereaux, Bruce Willis,
fade), prend le contrôle des opérations, suspend certaines libertés fondamentales, fait interner sans ménagement les citoyens, émigrés et touristes arabes ou musulmans. La torture est
pratiquée sytématiquement. Le tout malgré l'opposition oecuménique et presque unanime (une naïveté pardonnable) de l'opinion publique. Elle le manifeste. Le patron du FBI
finit par l'emporter (black is beautiful, déjà). Les réseaux terroristes sont démantelés, l'armée regagne ses casernes, son chef est mis aux arrêts. Un happy end hollywoodien en bon uniforme. La
Constitution est sauve aux yeux du monde.
Trois ans plus tard, dans la vraie vie, l'Amérique est victime des attentats odieux du 11 septembre. Chacun connaît la suite. La détention
arbitraire de dizaines de personnes, le Patriot Act : des écoutes téléphoniques incontrôlables, la torture tolérée, voire encouragée. Les libertés publiques n'en sortent pas
indemnes, et pas seulement aux USA. L'échec de la guerre en Irak, l'inefficacité de la lutte anti-terroriste, pourtant nécessaire, la crise économique et sociale, entre autres choses, permettent
en 2008 l'élection d'un Président démocrate, attaché aux Droits de l'Homme, et autrement moins manichéen que son prédécesseur.
Au risque de lasser, rappelons que le film est sorti en 1998 (à l'époque, un éminent critique ciné du Monde avait parlé de scénario imbécile...).
Simple hasard, (mal)heureuse coïncidence, un mystérieux concours de circonstances ? Sans doute pas. Si l'art trace les contours de l'époque, il la pressent aussi. Un peu
politologue, plasticien efficace, journaliste instinctif, géopolitologue à ses heures, sociologue amateur, E.Zwick, quoi qu'il en soit, avait senti (vu !) le coup venir. Un artiste, pour faire
simple. A l'heure ou légèrement en avance. Il ne révolutionne pas le genre, tant s'en faut, mais souffle aux puissants que la culture n'a pas de prix, ce qui en fait toute sa valeur.
Il y a dans l'art une intuition de ce qu'il va advenir. Revoir aujourd'hui Couvre-feu fait l'effet d'une bombe. On ne regardera plus les films du jour de la même
façon.
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