Gare aux gorilles

Parmi les figures mythiques créées par le cinéma, King Kong impressionne par sa longévité. Sa vigueur spectrale vient régulièrement hanter l'Amérique. Et
mettre au jour ses angoisses du moment. King Kong : une victime expiatoire, incarnation de tout ce qui menace de l'intérieur les USA. Merian Cooper et Ernest B.Schoedsack enfantent le mythe en
1933, aux Etats-Unis. Le pitch? Des cinéastes coachés par Carl Denham, se rendent en Malaisie avec l'actrice Ann Darow, jolie blonde gracile. Il s'agit d'atteindre une île mystérieuse où les
indigènes vénèrent un animal bigger than life. Sur place, Ann est enlevée, puis offerte en offrande à la terrifiante bête. Elle est libérée ; l'animal capturé, ramené ensuite à New York où il
devient une bête de foire. Il s'échappe, happe Ann au passage, se réfugie au sommet de l'Empire State Building. Abattu par l'armée (des avions, déjà...), il s'effondre aux pieds du gratte-ciel. Que
nous dit ce King Kong première mouture? Quel est le substrat historique du film? Comment cerner la place de la bête dans la société américaine des années 30? Un soupçon de psychanalyse, un
zest de marxisme (tendance Groucho): et en route! La crise de 1929 n'est pas loin. L'Amérique vacille sur ses fondations. Le film commence par une transgression : Ann dérobe une pomme (référence
biblique?). On ne plaisante pas en Amérique avec ces choses-là (la religion, mais pas seulement). On y fétichise la marchandise -après tout, la propriété a bien mis fin à l'état de nature, non?
King Kong, c'est tout ce que la logique capitaliste rationaliste avait pensé dominer, purger, éliminer. Une bête préhistorique : le surmâle, le père de la horde. Il faut, dans un pays puritain, la
présence de noirs enchaînés, esclaves comme Kong, dépositaire fantasmatique de pulsions interdites à l'homme blanc, pour que le film provoque une terreur de cet ordre-là. L'Amérique en crise, en
proie au doute, cauchemarde. John Guillermin tourne "La Tour infernale" en 1974 aux Etats-Unis. ce qui n'est pas anecdotique. En 1976, King Kong est de retour. Ce coup-ci, il hante une Amérique
humiliée par sa défaite au Vietnam.Le pitch? Une expédition en partance pour la polynésie, afin d'y trouver du pétrole (le choc pétrolier se rappelle au bon souvenir des spectateurs), recueille une
naufragée, Dwan (l'irrésistible Jessica lange). L'équipée met le cap sur Skull Island. Un zoologiste espère y trouver un animal hors du commun. Dwan, enlevée par les indigènes, est livrée à Kong
qui tombe raide amoureux. Aussi sec. Elle se fait la belle (Dwan, pas la bête). Il est capturé. Retour à New York (The Big Apple...), où il est exposé au public. A son tour il se fait la belle
(quelle bête!) et finit sa vie au sommet du World Trade Center (ça ne s'invente pas), où il est abattu. Dwan s'en sort bien. Merci pour elle. Un prospecteur de pétrole sans scrupule face à un écolo
photographe idéaliste : la schizophrénie américaine dans toute sa splendeur ; d'un côté, l'appat du gain, de l'autre, un sentiment d'humanité qui porte à être bienveillant. Ce qui est ici en
question : le toujours plus, toujours mieux, toujours plus grand... La référence phallique (les deux tours du World Trade Center) ne fonctionne plus, ne protège plus le leader du monde occidental,
de la crise économique qui revient, de l'humiliation militaire récente, de la prise de conscience angoissée de la dégradation anthropique de l'environnement. Tout va de mal en pis. Les Noirs
américains cherchent à se faire une place dans le nouveau monde. Y parviennent, ne courbent plus l'échine. Pas un seul indigène n'est tué par King kong. Seuls restent en vie un noir et notre
écologiste (clin d'oeil au tiers mondisme triomphant?). Ce remake infidèle est de John Guillermin (vous le reconnaissez?). "La Tour infernale" en 1974 : un gratte-ciel finit en cendres ; King kong
en 1976 : un être menaçant s'élève tout en haut des Twin Towers. J.Guillermin, un cinéaste doué d'une inspiration divinatoire? Les singeries new yorkaises ne pouvaient donc pas en rester-là. Le 14
décembre 2005 sort King kong, remake du premier, filmé par Peter Jackson. On a beaucoup glosé sur la dimention attendrissante de la relation impossible de la belle et la bête. Juché sur l'Empire
State Building, Kong verse quelques larmes, résiste courageusement aux attaques de l'US Air Force, devant Ann éplorée, chute enfin à pic, avant d'expirer. Ouf! Que nous dit cette nouvelle version
des pérégrinations du grand singe? Une kyrielle de choses sur l'état de santé des Etats-Unis (ça va pas terrible) en plein effort d'exorcisation de ses démons. Un King Kong franchisé Al-qaida. Les
terroristes sont parmi nous. Toujours l'après 11 septembre. Une barbarie à visage de plus en plus humain. Une apparence d'humanité. Ne surtout pas se laisser séduire : ils en veulent aux
gratte-ciel, symboles de la puissance américaine, de la puissance tout simplement (voir en Asie). On remarquera que les indigènes, contrairement à la version de 1976, ne sont guère cette fois-ci à
leur avantage. Quinze ans après la chute du communisme, tombeau de tant d'espérances trahies, l'Autre est redevenu menaçant. C'est une Amérique traumatisée et paranoïaque qui se donne en spectacle
dans cet ultime combat avec King kong. Prompt rétablissement. of
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