Bush de là !
Fin
Fin de la journée. Il est environ 18h ce mardi 20 janvier 2009. Une journée harassante, un grand besoin de repos, de se poser quelques minutes : direction la télé (y'a plus nocif).
France2 passe une série américaine, sans doute un épisode (un des premiers ?) de 24H Chrono (un politique de couleur devient le boss de la plus
grande puissance de la planète). Un homme noir (en plan américain), portant beau, raide comme la justice, prête serment sur une Bible tenue par une superbe afro-américaine -sa
femme, dixit le commentateur- : Barack Hussein quelque chose -le son est soudain mauvais quelques secondes-- devient Président des Etats-Unis d'Amérique. Une première : la foule
est en délire ; une communion saisissante avec le public. Des panoramiques en veux-tu-en-voilà, des travellings avants, arrières, latéraux, des plongées, des contre
plongées, tout le monde est servi. Des gens sur un plateau versent des larmes. L'émotion gagne le spectateur qui connaît pourtant deux trois trucs sur l'histoire de ce pays et
juge culotté et improbable le scénario de la série (il en avait déjà entendue parler souvent, au hasard d'une conversation, mais découvrir les images pour la première fois produit un
effet particulier). En tout cas, ça marche. Les invités sont nombreux, des sosies troublants : Tom Hanks, Aretha Franklin, Jimmy Carter, George Bush, père et
fils, Steven Spielberg, la famille Clinton, Denzel Washington, des hommes d'Eglise(s), des sénateurs, Ted Kennedy, et bien d'autres encore. Un orchestre classique (les béotiens yankees
peuvent-ils supporter ce style de musique ?). Etonnant qu'elle ait eu tant de succès cette série : on ne retrouve pas en effet les canons traditionnels du genre, on dirait même une
émission d'information lambda. Les psys parleront d'actes manqués signifiants, en tout cas, au moment du serment, le Président élu -c'est comme ça qu'ils disent- hésite, bafouille,
le poids de l'Histoire et des responsabilités ? Celui de la Cour Suprême inverse les mots, déforme la formule consacrée, dérape sur faithfully. Bien vu, quoi
qu'il en soit, de la part des réalisateurs. Un clin d'oeil aux spectateurs : "tout cela c'est de la fiction" semblent-ils nous dire à ce moment-là. Faut pas rêver. Une cérémonie
pareille ne peut pas connaître ce genre de ratage. On ne voit cela que dans les films. Le Président se reprend, sa femme le dévisage avec les yeux de Chimène, deux bons
acteurs convainquants. Le discours présidentiel est prenant, fort même : il dit des choses idéalistes, sur la cupidité des riches, l'importance du rôle de l'Etat, l'indispensable
fraternité, ici et ailleurs, la fin pour bientôt d'une guerre au Proche Orient, des propos incroyables pour un Président américain. On dirait du Mendès France. Vraiment culottés les auteurs.
Le couple présidentiel quitte le Capitole en direction de la Maison blanche (sic) dans une voiture blindée. Des dizaines de milliers de figurants. On voit
des policiers du FBI partout (pas de trace néanmoins de l'agent spécial Jack Bauer), des gardes du corps en alerte. La tension est à son comble. Le scénario est efficace : et si
le KKK tentait de l'éliminer ?
Nouveau tour de force scénaristique : Monsieur et Madame Obama (le commentateur vient de les nommer à nouveau, une pub lue il y a quelque temps parlait d'un David Palmer, bizarre,
bizarre ; la version française est peut être différente) descendent de la voiture, remontent l'avenue à découvert, et là, osons l'avouer, les réalisateurs payés par
Fox News (des Républicains...) jouent avec nos nerfs, titille notre mémoire à la fois iconophile et cinéphile : Kennedy flingué à Dallas en novembre 1963
et le JFK d'Oliver Stone, ou Bobby de Emilio Estevez (le frère Kennedy descendu en 1968). Ils marchent, le sourire aux lèvres, saluent la foule, c'est une
séquence insoutenable (le climax), un snipper planqué (hors vue ou hors-champ) va-t-il tirer sur le premier Président noir et progressiste des Etats-Unis ? Un
WASP enragé planqué quelque part. L'Amérique est un pays violent, c'est marqué dans les livres. La série s'étend sur plusieurs saisons et l'on sait en conséquence que
la mort du chef d'Etat américain n'est pas programmée. Tout de même. Le récit peut s'emballer, le raciste, voire le terroriste, ajuster son tir, rater son coup, se faire arrêter
par les forces de l'ordre. Rien du tout. Rien ne vient freiner l'irrésistible ascension des deux héros. La surprise se prolonge : comme sur Canal + il y a quelques années,
la série passe en continu jusque tard. Même façon de filmer, entre le (vrai/faux) documentaire, le cinéma vérité ou direct, et le reportage télévisé - mais pas de gros
plan. Rien d'exceptionnel, une mise en scène plan-plan, mais il sourd toutefois du film, si l'on peut dire, une intensité émotionnelle surprenante. Ils y croient tellement tous ces
gens. On se surprend à penser qu'après tout pourquoi pas, et si c'était vrai, l'antiaméricanisme est sans doute par trop caricatural, et puis non, on se reprend, ce n'est pas
envisageable un truc pareil, cette nation est bien trop obscurantiste, mystique, sournoisement raciste, réac, tout le monde le dit, l'écrit, et sur tous les tons. C'est bien un signe,
ça, non ? Il faut se préparer malheureusement, les plus beaux spectacles ont une fin, ne pas prendre surtout ses désirs pour la réalité (et son illusion), faire en somme le
deuil des fariboles que véhicule cette fiction. Cela paraît tellement vraisemblable à certains égards. On en veut presque aux initiateurs de ce show (de politique fiction) de nous avoir
ainsi menés en bateau. On peste in petto quelques minutes, au bas mot. Mieux vaut éteindre le téléviseur. Les chimères à trop fortes doses, c'est dangereux. Se coucher en broyant du noir.
Cela aurait de la gueule, cependant, un Président américain black, humaniste, sans être démago, qui ne verrait pas le monde en noir et blanc, comme certains. Au matin, la neige
avait tapissé de blanc durant la nuit les paysages alentour. La radio se met à causer et... Yes they can !
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