Ridiculement vôtre (5)

Publié le par facquet

         

à mon père, à ma fille,
                                                                                                                                                                                                                "Sire, loin de vous, on n'est pas seulement malheureux, on est ridicule" .


Marquis de Vardes, propos rapporté par Madame de sévigné, 26 mai 1683


Pour une fois Leconte est bon, très bon même. Ridicule (1996, 1h40), derrière sa facture classique (fondée sur la transparence, l'effacement des traces du travail du film), sa narration traditionnelle, cet air papelard de ne pas y toucher, est un vrai brulôt politique, un truc abrasif qui pique là où ça fait mal (le cinéma comme art du présent). Nous en dirons un mot tout à l'heure.
Versailles, 1780. Le jeune baron Grégoire Ponceludon de Malavoy (Charles Berling, parfait) s'efforce de convaincre Louis XVI et ses ministres d'assécher les marais de sa seigneurie infestée par les fièvres, un paradis pour moustiques perfides. Une mission impossible : une course  d'obstacles infranchissables (les salons, véritables antichambres du pouvoir, font barrage ; il lui faudra attendre la période révolutionnaire pour voir ses souhaits exaucés). Les beaux esprits et leurs bons mots règnent en maître (Bernard Giraudeau, génial, campe un prêtre libidineux sans scrupule, à l'éloquence incontinente, jusqu'au jour où...) ; tout n'est que luxe, divertissements en tous genres, cynisme assumé, égoisme aveugle, volupté lasse, crocs-en-jambe tous azimuts, et joutes verbales stériles : comme tant d'autres par chez nous, le film raconte une histoire de la langue française à l'écran, des films où le langage n'est pas seulement un moyen, mais l'enjeu. L'assimilation d'un niveau de langue d'une classe dominante à la langue "correcte" met dans une situation d'infériorité celui qui ne la maîtrise pas. D'autant que, cloîtrée dans un espace confiné, la société de cour se trouve dans l'impossibilité d'agir autrement que par la parole, ou plus exactement la conversation, attendu que l'action de tous côtés est contrariée. Un état des choses bien rendu par Patrice Leconte. Chacun s'offre en spectacle (la reine accouchait en public). Presque un documentaire. Le film dresse avec virtuosité un inventaire méticuleux, sans être rébarbatif, du petit monde des Grands de ce Siècle.
Un chef d'orchestre : le roi, le rex ex machina. Versailles est devenu le lieu d'où le pouvoir lance ses charmes, l'espace du renfermement de la noblesse depuis 1682. Jusqu'à la Révolution, Versailles se transforme en scène théâtrale. Une monarchie absolue  du latin absolutus (ab-solutus), sans lien, que rien ne lie. Et la cour ? Un univers figé, guindé, où l'autre "est connu dans la mesure où il est reconnu comme le semblable, celui qui vous renvoie votre image en miroir. Le courtisan est une machine qui dissimule ses procédés de fabrication et l'énergie qui le meut" (Jean-Marie Apostolidès, Le roi-machine,1981). Ah ! le jeu et ses règles strictes, une occasion précieuse d'acquérir la culture de base nécessaire pour faire figure dans la bonne société. Le "ridicule", inadapté, inapte, est hors-jeu, pour tout dire, ob-scène. Leconte filme avec doigté ce cérémonial (l'étiquette) sans jamais tomber dans la facilité hargneuse, le démonstratif accusateur, l'incantaton républicaine bon marché, la démystification didactique, ou le persiflage faraud, au contraire, en entomologiste prudent et scrupuleux, en anthropologue du Septième art -un Norbert Elias (La Société de cour,1969) lesté d'une caméra-, il laisse, matois, les grands de ce monde coruscant au bord du précipice se ridiculiser eux-mêmes. Bon choix. Loin de l'atmosphère aseptisé du Si Versailles m'était conté (1953) de Sacha Guitry, Ridicule affiche un autre mérite, une forme de réalisme, il sent la sueur, la mauvaise fièvre, les effluves d'alcôve, la perruque défraîchie, la dent gâtée, l'hygiène négligée, la vieille savate, les parfums capiteux, le musc tendance, la poudre de riz, l'absence d'eau courante, l'humidité ambiante, les remugles nauséabonds de toutes sortes, la pierre qui suinte, le feu de bois, l'eau croupie, tout à la fois, comme chez Süskind. Surtout, entre le système social que constitue la noblesse de cour et les explications puisées dans la psychologie individuelle, cela fait équilibre. Un sacré tour de force ; à vrai dire, un travail d'artiste exemplaire. Un film avec fard mais sans cliché.
Ouvrons ici une parenthèse (désenchantée). "Tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une représentation" diagnostiquait Guy debord en 1967 dans sa Société du Spectacle. Quel contresens ! Régis Debray s'inscrit en faux contre ce séduisant sophisme : "On a assisté à l'évolution inverse : tout ce qui avait été éloigné dans et par la représentation doit être désormais vécu en direct : l'Etat, le Parlement, les partis, mais aussi les tableaux, les pièces, les films et l'écrit lui-même". Il enfonce le clou (du spectacle) : "La société du spectacle, qui vit son apogée au siècle de Louis XIV, n'a pas résisté aux coups de boutoir, peu à peu percutés, de l'ébranlement photographique" (Le Débat, mai-août 1995). En 1780, elle brille encore de mille feux. Et le peuple dans tout ça ? Il n'a pas la parole, c'est un enfant au sens étymologique, infans, celui qui ne parle pas. Un groupe de sourds et muets (issus de milieux modestes, et qui s'organisent comme ils l'entendent), accompagné de son professeur, vient faire étalage de son talent : la cour se gausse (des gosses), une ironie cruelle. Une scène métaphorique convaincante. Leconte y est, tout en finesse. L'émotion nous étreint ( voir, aussi, l'inoubliable pendaison du baron de Guéret -le ridicule tue, tombé dans l'humiliation ; un petit noble de province, ignoré ou peu prisé de la société de cour, et des couches bourgeoises montantes, perdait ce sentiment de sa propre valeur). Une des scènes les plus réussies d'un film qui en compte beaucoup. Ponceludon de Malavoy est convié à un bal (tragique). Le voilà soudain à terre : un croche-patte malencontreux, la vengeance d'une maîtresse délaissée (la comtesse de Blayac, Fanny Ardant, au sommet de son art, à la fois tendre et vipérine). Grégoire, crânement se rélève, et, anachronique (les nobles), parle avec enthousiasme et sincérité de sa province, comme le fera bientôt au perchoir Saint Just de la sienne -la libération du sentiment face à une pression sociale coercitive -paradoxalement, à ce moment précis, du seul fait qu'elle ne parle pas, la classe dominante domine, aphonie funeste (bien vu, une nouvelle fois). Il se vet, s'en va, au bras de sa jeune amoureuse, la belle Mathilde, la séduisante Judith Godrèche (son père -Bellegarde- un noble acquis aux idées des Lumières, est joué par un Jean Rochefort euphorique). La danse reprend son cours, comme si de rien était. Le courtisan se doit de rester impassible, de modérer à l'extrême ses passions, de garder un calme olympien, de privilégier en toutes circonstances la réflexion, sans oublier cet air solennel par lequel il aime à montrer qu'il fait partie de l'élite. Pour madame : corsage décolleté ; le corps à baleines ou corset muni d'aiguillettes sert à maintenir le second jupon en passant dans des oeillères ; le corsage de dessous avec ou sans manches. Décolletés pigeonnants. Pour monsieur : le frac avec son col rabattu et les pans qui tombent droit en s'écartant. Le col droit et rabattu est assez souvent d'une couleur différente. Le frac dit " à la polonaise " n'a pas de couture dans le dos ; il n'a ni poches apparentes, ni passements. Les couleurs communément adoptées pour les fracs sont le vert ou le jaune clair avec de larges rayures. Il y a des fracs sans boutons (Eh oui). Les danseurs s'agitent, hiératiques, la tête haute. Certaines tomberont bientôt.
Un film en forme de miroir pour tous les courtisans -un invariant historique- qui pullulent là où le pouvoir s'exerce.
Les temps ont paraît-il changé. Les émotions populaires sont désormais écoutées, voire entendues, à coups de "cause toujours !", dit-on. Quelle joie, tu parles, pour de vrai, quelle joie ! Et, cerise sur le gâteau, Carlita et Bling-Bling passent ce soir à la télé. Ils y sont chez eux désormais. Le spectacle continue. Le poulailler observe interdit les turpitudes des grands (si l'on peut dire...) du moment. Ridicule.

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Publié dans pickachu

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