Mauvaises mines
Bienvenue chez les Ch'tis, le carton de Dany Boon, a suscité bien des divergences de point de vue, jusque dans
nos rangs (la rédaction des Carnets des studio). Il ne s'agit pas ici de prendre parti, non, seulement de décliner quelques simples observations dont chacun, s'il
le souhaite, pourra faire son miel. Le propos ne sera pas esthétique (à quelques écarts près, tout de même), seul retiendra notre attention ce qui vient de l'aspect social, technique ou
industriel du cinéma, comme ça, au débotté, ou presque, après une énième vision du succès commercial de l'année cinématographique nationale.
1) Bienvenue chez les Ch'tis, c'est un budjet de
11 millions d'euros et 900 000 euros de subventions diverses.
2) On se souvient de la banderole déployée par les ultras du PSG, le samedi 29 mars 2008 au Stade de France : "Pédophiles, chômeurs, consanguins, bienvenue chez
les Ch'tis !". Un blason redoré ?
3) Jacques Bonnaffé, comédien et conteur surdoué, a écrit : " Les cadeaux qu'on pourrait attendre de cet "en haut" devraient renforcer sans relâche l'effort de
diffusion de tous les films, faire redécouvrir les cinéastes du Nord et de Belgique, toucher des publics défavorisés, mener des opérations sur les places de cinéma, multiplier les cinémathèques
locales, les centres de la photographie et de l'image. Une politique de l'art, contre cet affichage "politique et baraque à fric", affligeant, comme l'est cette inertie qu'on installe"
(Libelille.fr, 17 février 2008).
4) Le ch'ti n'est aujourd'hui parlé que par une minorité, constituée pour l'essentiel de personnes âgées. Acheter un pain au chocolat n'est donc pas une
gageure dans la région. Ouf !
5) Philippe Abrams (Gad) le héros du film, bien qu'originaire du Sud de la France, n'a pas d'accent, tout comme sa femme et son rejeton. Bizarre. Line Renaud
et la jeune guichetière parlent très mal le ch'ti, ça fait désordre : ça s'entend très fort. Pour l'effet de réalité, c'est raté. On repassera.
6) Elise Ovart-Baratte, chargée de cours à l'Institut d'études politiques et chercheur en histoire contemporaine, a écrit récemment un pamphlet brillant,
"Les Ch'tis, c'étaient les clichés", dans lequel elle déplore le monceau de stéréotypes néfastes pour le Nord-Pas de Calais que charrie le film. "Une image désastreuse
pour la région Nord-Pas de Calais" fulmine-t-elle. A lire.
7) Le picard -le ch'ti- est une langue à part entière. Soit. Problème : Bergues -où se déroule l'action- se situe en pays flamand. Passons. Il n'y a jamais eu en
outre un seul terril dans le coin. Gêne. On va encore nous refaire le coup du conte éthéré (de l'uchronie comme disent les philosophes)...
8) Les femmes dans Bienvenue chez les Ch'tis sont souvent caractérielles ? Un film misogyne ? Phallocrate ? Dites nous que non.
9) Le maroiles trempé dans la chicorée au petit déjeuner ne correspond à aucune coutume régionale connue. L'alcool, en revanche, semble dans le film un
facteur d'intégration efficace. Suspect.
10) Philippe Abrams repart vivre dans le Sud. Porquerolles l'emporte sur Bergues. La corporation des démographes juge l'inverse inconcenable, sauf cas de force
majeure. Déception.
Et si les chassés-croisés entre le mondialisme et la revendication des différences, les représentations intellectuelles et l'ancrage affectif, la fluidité anxiogène
des flux de capitaux, de marchandises ou d'informations et une ardente relocalisation des esprits (régionalisation, défense écologique, cadre de vie), un désir fantasmé d'enracinement, en
somme, expliquaient, en partie, le succès phénoménal de Bienvenue chez les Ch'tis ? Pas de réponse.
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