Lutte des crasses (work in progress)
Tout bien considéré, le cinéma français, à sa façon, c'est-à-dire multiforme, n'a jamais abandonné le terrain de la politique, quoi qu'on en dise. Un cinéma engagé, jamais militant. Encore heureux. On peut actuellement voir à cet égard le très médiatique Mesrine de Jean-François Richet (en deux volets), et le plus confidentiel Dernier maquis de Rabah Ameur-Zaimeche, certainement l'un des films français les plus réussis de l'année, qu'on se le dise.
Le film de Richet est un best of des faits et gestes de Mesrine, des années cinquante à sa mort en 1979. Une illustration poussive survitaminée des exploits minables d'un gangster hors du commun, sans foi ni loi -n'en déplaise à ceux qui voudraient en faire une icône anti-système. Lui-même avoue dans son autobiographie ( L'Instinct de mort, qu'il faut relire), "vouloir vivre sans heure, considérant que la première contrainte de l'homme a vu le jour à l'instant où il s'est mis à calculer le temps", ou encore : "J'aime risquer ma vie, cela lui donne une certaine valeur". No comment. Une poussée de testostérone, une montée d'adrénaline. D'où finalement l'ennui suscité par ce Mesrine sans grands enjeux politiques, ni exigence esthétique ambitieuse. Quoi que, à la limite... Vincent cassel se prend pour le de Niro de Sarface (il prend des kilos), le Delon du Samouraï, Richet lorgne ainsi du Côté de Melville, de de Palma, de Friedkin aussi (French Connection, un chef d'oeuvre), sans oublier Scorsese et Carpenter (pour Assaut), ouvert à tous les vents, il pastiche plutôt habilement, à la manière d'un Mesrine, prince du postiche des années durant. Rien que pour cela le film vaut le détour. Facho ou Gaucho, enfin, Mesrine ? Met-il à jour le refoulé des sociétés libérales, son noeud inavoué de contradictions ? Non, malheureusement. Le produit de ses larcins ne ne fait que réalimenter le système plus qu'il ne l'ébranle (voir M le Maudit). Une aliénation persistante que le film ne parvient pas à mettre en forme. En définitive, un propos politique ténu, un Mesrine sans Jacques, le tout porté par une bande annonce sans fin. Dispensable.
Dans Les Cahiers du Cinéma d'octobre, le rédacteur Cyrille Neyrat a écrit un article brillant sur Dernier maquis, une piqure de rappel pour ceux qui pensaient le revue moribonde (elle a de beaux restes, non ?). Dans une zone industielle francilienne en difficulté, Mao, un patron musulman, possède une entreprise de réparation de palettes et un garage de poids-lourds. Il ouvre une mosquée et désigne arbitrairement l'imam. S'ensuit une crise sociale âpre. Les liens entre la pratique de l'islam et le monde du travail. Conflits socio-culturels versus lutte des classes. Sortir des clichés sur la place de l'islam en France (une émancipation, voire une affirmation laïque est en cours au sein de la société française, nonobstant ses contradictions). Bien vu.
Rabah Ameur-Zaimeche "ressuscite le marxisme de Renoir ou Fassbinder" suggère Neyrat. Le film est une démonstration brechtienne, en plus souple, elle ouvre le cinéma "à une réalité prolétaire et complique les partages du religieux, du social et du politique". Elle crée des intervalles en lieu et place d'identités figées : ça respire entre les images. Renoir, encore, pour une certaine éthique de la complexité et de l'ambiguïté. Un réveil du politique, surtout, une façon de maintenir la tension de l'un et du multiple. Une utopie poétique, bien sûr. On n'est pas prêt d'oublier l'appel à la prière d'un prolo juché sur des palettes rouges comme le drapeau. Ni les débats sur l'utilisation de la plus-value. Le film est une vraie réussite, sans conteste. Un mot encore, toutefois. Une question plus précisément. Et pas des moindres. Où sont les femmes, dans tout ça ? La gente féminine est portée disparue durant 1h33 environ. Pas une seule ne traverse l'écran, ou alors pas longtemps, et rès rapidement (elles le hantent pourtant). Un refoulé symptomatique. La lutte des classes, mais entre hommes, privée de plus de la moitié de l'humanité. Un exploitation en cache une autre. Une phalocratie transclassiste : un hors champ éminemment politique. Tel est pris qui croyait prendre. Un piste pour un prochain film, monsieur Ameur-Zaimeche.
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