Etat de grâce
Le cinéaste américain Fred Zinneman n'a jamais eu bonne presse par chez nous. Railler la
lourdeur de From here to Eternity (Tant qu'il y aura des hommes, 1953), avec Burt Lancaster, reste une marque de bon goût dans le petit monde consciencieux de la cinéphilie
hexagonale. Seul High noon (Le Train sifflera trois fois, 1952) échappe dans l'ensemble au jeu de massacre. Et encore. Longtemps on aima le film sans oser l'avouer. Quand Zinneman
tourne son western, Garry Cooper (il a déjà 51 ans) en a déjà vu d'autres. Une jeune femme, Grace Kelly (23 ans seulement), n'a qu'un petit rôle à son actif, chez Hataway, dans Quatorze
heures. Autant dire qu'elle fait ici son entrée chez les grands. D'une bien belle façon.Kane épouse Amy dans la bourgade d'Hadleyville, un ancien shérif et une quaker révulsée par la violence convolent en justes noces. Au moment même, trois hors la loi patibulaires attendent à la gare Frank Miller, jadis envoyé en prison par le jeune marié, tout juste libéré, ensemble ils entendent régler leurs comptes. Tout a été dit sur High noon : les allusions à la politique américaine de l'époque (réac Zinneman ? pour bon nombre le collectif l'a emporté longtemps sur l'individu, exagérément), le talent de Cooper, le charme de Kelly, et vice versa, deux interprétations remarquables, une chanson lancinante, une unité de temps, de lieu et d'action, une tragédie classique chez les cowboys, un chef-d'oeuvre en somme. Rien n'empêche d'y voir surtout un grand film sur la lâcheté et la solitude. Personne n'a oublié la scène qui voit Kane jeter son étoile dans la poussière au nez des froussards, après avoir éliminé les repris de justice, et avant de partir définitivement en compagnie de sa femme, loin, très loin.
High noon illustre cânement le manque indigne de courage de certaines communautés humaines (dans le film, une modeste ville de l'ouest, petite bourgeoise et bien pensante, téméraire mais pas courageuse), dans certaines circonstances précises (faire front devant l'injustifiable), une veulerie rachetée par la bravoure d'un tout petit nombre, en l'occurence un couple : un homme de loi et une pacifiste.
Le film en impose, enfin, par l'alternance pertinente de cadrages signifiants. La caméra accompagne en contre plongée la quête infructueuse de Gary Cooper (tous le lâchent, tous des lâches ? Certainement non), puis prend de la hauteur (une plongée) pour témoigner de l'insondable isolement du justicier amoureux. Du grand art. Epoustouflante Amérique. Elle vient d'élire son Président le 4 novembre dernier. Il a parlé juste en public le soir même (devant des dizaines de milliers de personnes, au bas mot). C'était noir de monde. Une joie inadjectivable.
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