Blier en deux (3)

Publié le par facquet

Il n'est pas de bon ton de dire actuellement du bien du cinéma de Bertrand Blier (le fils). La cinéphilie consciencieuse s'y refuse. Jeté aux oubliettes de l'histoire du Septième art. Revoir Buffet froid (1981) plus de 25 ans après sa sortie, n'est donc pas sans risques. Nous voilà étreints par l'émotion (la nostalgie, camarade), un doute nous assaille. Tient-il encore la route, ce film qui a suscité bien des vocations, bouleversé l'art de faire du cinéma, par chez nous ? Sans contexte : oui ! Ces cités-dortoirs sans âme, ces immeubles de haute solitude, dans une banlieue criminogène déshumanisée, ce ton absurde -au sens où le scénario, les dialogues, le montage, et bien sûr la mise en scène, violent les règles communément admises, tout en ne largant jamais totalement les amarres avec le vraisemblable, d'où l'insécurité chronique du spectateur- ; ce phrasé appuyé, ses dialogues décalés très écrits, mais sobres (ça se gâtera à la fin de décennie), à l'humour noir toujours inégalé, ancrés dans une tradition cinématographique française reconnue, tout cela fait du film de Bertrand Blier un chef-d'oeuvre inoxydable, à nul autre pareil ; d'une tonalité unique dans notre cinéma : une débauche d'un sérieux jamais pris en défaut, presque un cauchemar éveillé, une satire sociale glaciale intemporelle. Ce n'est pas une simple formule de style, allez-y voir, si vous le souhaitez : vous n'en reviendrez pas. Bernard Blier (le père), Depardieu (le père), Serrault et la lumineuse Carole Bouquet (le fantôme de F.D., même myopie séduisante, même gravité attendrissante, et même beauté classique, avec ce visage parfois dur, presque pétrifié) excellent à ce jeu (c'en est un, entre autres choses). Jusqu'au final champêtre meurtrier, inénarrable. A vous passer le goût de ramer. Il est même dit à un moment qu'on se fait chier à campagne : rien que pour cette observation pleine de bon sens, Buffet froid mérite cet été une attention respectueuse. Des grincheux y verront, à tort, une réhabilitation d'un cinéma estampillé ''qualité française"  : les bons mots gratuits, la prédominance du scénario, une vision plus noircie que noire de l'humanité. C'est mal vu depuis les oukazes de la "Nouvelle vague" (non sans quelques raisons). Tant pis, pourvu qu'on ait l'ivresse. Un hymne au détournement, une sorte d'art de la déviation, de l'égarement, un encouragement à la remise en cause. Autre chose qu'une comédie grinçante traditionnelle. On n'avait pas vu un film aussi barré depuis La cité de l'indicible peur de Jean-Pierre Mocky en 1964. C'est tout dire.  of
Publicité

Publié dans pickachu

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article