Raconte-moi une histoire !
Le candidat-Président des Etats-Unis d'Amérique est salement
empêtré dans un scandale de moeurs. Or, l'élection présidentielle approche à grands pas. Afin de le tirer d'affaire (l'enrobée- l' affaire-, quoi !) des conseillers avisés décident de créer un
écran de fumée, et pour cela inventent de toutes pièces une guerre quelque part au coeur de la vieille Europe, en Albanie (ennemi fictif) plus précisément. Une logique politique déconnectée de
toute réalité et qui se prend pour sa propre fin.Le film Wag the dog (Des hommes d'influence) est sorti en 1998. Il est de Barry Levinson, à qui l'on doit Rain man (1988, le duo Cruise/Hoffman) et Harcèlement (1994, le couple infernal Moore/Douglas). On pense illico aux frasques qui ont entaché le second mandat de Bill Clinton, avec raison, soit dit en passant... On notera en outre avec quelle diligence le cinéma américain digère avec une avide gourmandise l'actualité récente la plus chaude de son pays. On pense aussi et surtout à l'essai remarquable de Christian Salmon paru en 2007, Storytelling (la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits) -Roland Barthes, Greimas, la narratologie sont évoqués, ça ne plaisante pas, donc. Un constat sévère : "Ainsi l'art du récit qui, depuis les origines, raconte en l'éclairant l'expérience de l'humanité, est-il devenu à l'enseigne du storytelling, l'instrument du mensonge et du contrôle des opinions". Sa manipulation ? Chacun jugera. A cet égard, Evan Cornog, éditeur de la Revue de journalisme de l'Université Columbia de New York, suggérait récemment que"le vrai parti pris des journalistes américains réside dans le fait qu'ils veulent raconter une belle histoire, et l'élection de Barack Obama à la présidence des Etats-Unis serait une superbe histoire" (Libération du vendredi 29 février 2008).
Deux techniciens appliqués et zélés du storytelling (Robert de Niro et Dustin Hoffman), deux spin doctors (conseillers en communication politique), fabriquent une histoire, prennent en main sa diffusion virale (maîtrise des réseaux), créent un horizon d'attente, instaure un climat, une ambiance, façonnent enfin cahin-caha les conditions socio-techniques de son émission et de son interprétation (contôle des médias). Un trop-plein d'images (n'existe désormais que ce qui est visible...) destiné à virtualiser le réel, au risque de le faire disparaître. Bref, ils se chargent de sa disssimination sociale : le spin control, pour reprendre la formule de John Anthony Maltese. Bien sûr, le film est une caricature : il ne s'en cache pas ; le trait est forcé : c'est la loi du genre, une figure imposée, en somme. N'empêche ! Wag the dog est le premier long métrage à révéler l'emprise du storytelling sur les discours et les pratiques politiques américains. En outre, le film est drôle (très !), habile et bien joué. Un plaisir doublé d'un outil de réflexion rigoureux (un film d'une puissance théorique exemplaire). Un subtil dosage.
La Maison-Blanche devient une scène (le pouvoir sur scène), le plateau où le film (la série télé ?) de la présidence est tourné, sur des scénari concoctés par des story spinners sans scrupule : le chef de l'Etat vous ment, vous mène en bateau ; ménagez-le toutefois : la guerre menace, l'avenir est incertain, comme le temps, etc. Un des deux conseillers, Slanley Moss (D.H.), est un producteur influent hollywoodien, étonnant, non ?
Mise en scène de la démocratie, son exercice galvaudé ; occultation orchestrée des problèmes de l'heure. Toute ressemblance avec des événements ou des personnages existant ou ayant existé par chez nous, ne serait évidemment que purement fortuite. A la toute fin de Wag the dog, le producteur communicant (D.H.), pris sur le tard de remords (soif de reconnaissance, culpabilité ?), veut tout révéler à la presse : il est éliminé par le FBI. Ce n'est, bien entendu, qu''un spectacle, une fiction (Hollywood...). Toute la force du film de Barry Levinson vient de ce qu'il ne se prend jamais au sérieux, qu'il mesure l'outrance de son propos, l'assume sans rodomontade moralisante. Certains regretteront la dilution de la pensée au profit du spectaculaire. D'autres souligneront que le pouvoir médiatique est la rencontre d'un mode d'action et de communication avec les caractères propres du média qui les donne à voir. Du pain sur la planche. En conséquence, en reparler.
PS : tous nos voeux de bonheur aux jeunes mariés. of
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