Arète un peu !
Des avions arrivent à Mwanza
en Tanzanie au bord du Lac Victoria avec des armes de toutes sortes. Ils repartent chargés de perches du nil, dont vont se délecter ces méchants occidentaux. Un cinéaste filme ce commerce
interlope et honteux. L'enquête accouche d'un film documentaire à succès : Le cauchemar de Darwin d'Hubert Sauper, sorti en 2005. Le conditionnel n'est pas
de mise ici. Le doute est prohibé. Notre mauvaise conscience occidentale et la capacité de nuisance d'un certain altermondialisme (beaucoup d'altermondialistes se tiennent pourtant à
l'écart de telles absurdités) font le reste. L'affiche du film est on ne peut plus explicite : un poisson, sa carcasse, un fusil mitrailleur.
En 2006, Les Temps modernes, puis Charlie Hebdo, suivis dans la foulée par Le Monde et
Libération, retournent y voir de plus près, au cas où. Il est vrai que jamais dans le docu n'apparaît l'once d'une arme à feu. Un historien futé, François Garçon, intrigué par
l'affaire, écrit en 2007, après moult investigations sur le terrain, un bouquin fouillé sur le sujet : Enquête sur le Cauchemar de Darwin. Et là, badaboum ! Les
journalistes, comme notre historien, affirment que les carcasses de poissons sont destinées à l'alimentation des animaux et pas des humains, comme le soutient un peu partout Sauper (menteur
?) ; que des enfants ont bien été payés et dirigés pour (sur)jouer certaines scènes de rue ; qu'il n'y a enfin aucune trace de trafic d'armes à Mwanza. D'abord désarçonné par la charge
(venue de son camp...), Sauper encaisse (le film rapporte !), se reprend vite, soutenu par l'ensemble de ceux que le malheur occupe (qu'est-ce qu'on s'ennuierait, sinon...).
La spoliation d'une partie de l'Afrique par les pays riches est une réalité. Incontestable. Encore faudrait-il dire où, et comment, avec précision. La fin
ne justifie toutefois pas les moyens. Estimer appartenir au camp des "bons" en lutte contre les "exploiteurs" n'exonère personne de la plus élémentaire honnêteté, à moins de vouloir pratiquer les
mêmes méthodes que celles que l'on est censé combattre. J'ai raison, je défends la bonne cause, alors tout est permis ? Eh bien non ! La subjectivité du cinéaste
ne doit pas s'exprimer au détriment du respect scrupuleux des faits (sans parler le leur manipulation), autant que faire se peut.
Hubert Sauper attaque en ce moment en justice François Garçon pour ses critiques acerbes contre le film. Il n'a toujours aucun élément tangible prouvant un
quelconque trafic d'armes dans la région. Sa défense : il sait que ça existe quelque part en Afrique. Un point c'est tout. Foin de l'hétérogénéité africaine : il
existe un "homme africain", privé d'Histoire, sans ancrage géographique, comme l'a récemment affirmé un Président de la République de l'Union Européenne. Sauper et Sarko, même combat
?
D'autre part, il n'est pas inutile de rappeler qu'un documentaire est aussi une oeuvre de fiction, soumis en conséquence aux mêmes exigences critiques (voir
l'importance du montage, par exemple) ; prudence, donc. of
PS : voir à ce sujet notre article sur ce blog : Queue de poisson (suite et fin).