Quartiers libres (2003) : L'Esquive d'A.Kéchiche. Texte revisité en 2025.

"Putain, tu m'as niqué ma robe"
Lydia (Sara Forestier) dans L'Esquive.
A la question, "le cinéma a-t-il encore une raison d'être?", la réponse est oui. Entre autre chose : comme outil de résistance. Pour résister à qui à quoi ? Au tout-venant médiatique, par exemple, qui transforme tout un chacun en intervieweur/interviewé, manipulé/manipulateur ; tout journaliste un brin honnête confirmera.
L'Esquive (2003) d'Abdellatif Kechiche, à sa manière, résiste. On papote ferme dans le film -c'est un souverain poncif-, à tort et à travers, le dialecte de ces jeunes de banlieue dépoussière notre langue fatiguée en se l'appropriant ; on parle comme on boxe : exorcisation par la parole de la violence alentour ; l'esquive s'impose ; on ergote sur des vétilles à en perdre haleine : c'est plutôt bon signe. Un joyeux bordel, en forme de rempart devant les stéréotypes télévisuels (clichés sous bois), charriés à longueur de reportages sur les quartiers, par des journalistes au sérieux pathétique, à la déontologie à géométrie variable (certains maires du 9.3 confirment que des reporters sans scrupule ont demandé poliment à certains jeunes, en novembre 2005, de brûler des voitures pour qu'ils puissent avoir quelque chose à montrer à la messe de 20h ; c'était chez Serge Moati, sur France 5, dimanche 30 septembre 2006. Pourquoi d'ailleurs dit-on les quartiers ? Le pluriel sert-il à masquer l'innommable ? Les quartiers dits sensibles : euphémisme paresseux. Passons.
Les racailles par-ci, la radicalisation par-là, l'ensauvagement comme slogan fédérateur, l'essentialisation comme viatique, en somme oublier ces millions de gens de peu qui n'en peuvent mais, tous ignorés par l'infophage parfois racoleur et insatiable.

En un mot des clichés, rien que des clichés, et des sévères. Ne pas en déduire que tout est faux là-dedans ; tant s'en faut. Le problème, et il est de taille, c'est qu'ils sont pourtant légion les faubouriens à badiner en cheveux, ne pas magouiller, à respecter son prochain et la loi. Quelle que soit leur origine. Plus que tout, enfin : de la camaraderie désintéressée, à la vie à la mort (Fathi), des preuves d'amour aussi (Magalie et Krimo). Derrière la tchatche belliqueuse : beaucoup de pudeur. Et un cliché "ce n'est ni vrai ni faux, c'est une image qui ne bouge pas. Qui ne fait plus bouger personne. Qui rend paresseux" (Serge Daney). Abdellatif Kechiche, pour son compte, préfère le mouvement qui déplace les lignes. Alors il a filmé quelques lycéens des cités jouant du Marivaux (Le Jeu de l'amour et du hasard) avec leur prof de français (Carole Franck, excellente), dans une classe de seconde. Jeu de l'amour. Pas du bazar.

La banlieue : les lieues du ban. Est mis au ban celui ou celle qui est déclaré indigne. A bon entendeur.
Les quartiers sont un concentré explosif des inégalités sociales ; des millions de personnes sont jugées indignes (pas de quartier, ni le droit de cité !) de prendre le train du progrès. Ils piétinent sur le quai, écoutent Grand Corps Malade, intermiteux du spectacle. Sinon, il y a rupture de ban, ce qui n'a pas lieu d'être. Ce désengagement est le crime commis par celui qui entre dans le territoire interdit ; comprenne qui voudra (avec la séquence de l'intervention brutale de la police, le réalisateur rappelle, au besoin, son peu de penchant à l'égard de l'art pour l'art. Parler est une arme ; ce que parler veut dire).
A cet égard, la prof de français, devant un parterre d'élèves médusés, semble sans illusion :
-Ce que Marivaux nous dit, là les pauvres jouent les riches, ici les riches jouent les pauvres, et personne n'y arrive ; ce qu'il nous montre, c'est qu'on est complètement prisonnier de notre condition sociale, et que quand on riche pendant 20 ans, pauvre pendant 20 ans, on peut toujours se mettre en haillons quand on est riche, en robe de haute couture quand on est pauvre, on ne se débarrasse pas d'un langage, d'un certain type de sujet de conversation, d'une manière de s'exprimer et de se tenir, qui indiquent d'où l'on vient.

Laïus conservateur, voire réac? Sermon déterministe et simpliste, topo mécaniste, par trop pessimistes, auxquels adhérerait le metteur en scène ? Que nenni, et ce pour plusieurs raisons. D'abord, chaque singularité dans L'Esquive échappe à la généralité qu'elle pourrait incarner. Nous ne sommes pas des échantillons sociologiques. Pas de typage rédhibitoire. Lydia (Sara Forestier, gueule d'ange, belle comme une fille de prophète, gouaille époustouflante), Frida (Sabrina Ouazani, itou), Fathi (Hafet Ben-Hamed, convainquant en bon gars maladroit), Magalie (Aurélie Gatino, attendrissante et juste en jeune gazelle meurtrie), Krimo le lunaire (Osman Elkhanaz, parfait !) et les autres, ne sont pas des pantins au service d'u message à faire passer à tout prix. Exit, donc, tous les attendus psycho-sociologiques journalistiques. Les personnages existent, ce ne sont pas de simples marionnettes : une chance est offerte à chacun. Nulle assignation à résidence. Tous sur le même bateau (nous avec). Frêle esquif. C'est la force de la fiction, celle du cinéma quand il ne se trahit pas.

Exister, c'est sortir de soi, de toutes les manières, et pour ce faire, il faut bien sûr identifier précisément ce soi d'où l'on sort. D'où l'importance de la culture (avec un petit c) comme vagabondage, chemin de traverse, transgression, soudaine bifurcation, retour en arrière ou surplace, accélération inattendue, découverte de soi et de l'altérité. Tout est comédie, surtout. Un zest de légèreté indispensable. Esprit de sérieux s'abstenir.
La prof ne dit pas autre chose à un Krimo/Arlequin pétrifié, étreint par l'émotion, transi d'amour pour l'irrésistible Lydia : amoureux certainement, mais également piètre comédien, et l'enseignante s'emporte :
-Plus de joie de vivre, plus de bonheur ! Amuse-toi ! Amuse-toi ! C'est drôle tout ça, c'est heureux, et en plus il est déguisé, il s'amuse, il imite son maître, tu sais ce que cela veut dire? Cela veut dire quelqu'un qui a du pouvoir ; essaye d'aller vers quelque chose d'autre, de sortir de toi pour aller vers un autre langage, est-ce que tu te rends compte de l'importance du langage dans cette pièce ? Il y a du plaisir à sortir un peu de soi. Sors de toi, d'accord? Change de langage, change de manière de parler : amuse-toi ! .

Krimo, vexé car humilié, prend la porte. Il reviendra bien un jour. Avec le temps. Dans six mois, dans un an. Ou un peu plus tard. N'importe ! Il reviendra. Le voilà impliqué. Un peu de savoir, un soupçon de sagesse, et le plus de saveur possible (merci à R.Barthes) : par dessus tout ! Et, au passage, la joie de jouer de Frida, Lydia et Rachid. Être celui-ci le matin, l'après-midi celle-là, le soir : un autre, voire une autre. Bousculer les clivages sociaux, les interroger, jouer avec les identités. Brouiller les frontières. Tout est comédie !
Eloge du travestissement, du déguisement et de l'infidélité en tout. Ne pas oublier d'où l'on vient, gage d'authenticité, rempart contre la mauvaise foi, avec comme unique horizon d'en avoir aucun, ou alors de temps en temps seulement.
Une condamnation à la liberté : l'homme n'est jamais fini et c'est tant mieux. Se jeter constamment hors de soi. Il n'y a plus ni Juifs, ni Arabes, ni Blacks, ni Gaulois au teint pâle, seulement des ados qui n'existent que dans leur rapport aux autres et au monde. L'Esquive réaffirme l'irréductible unité de l'espèce humaine. une bonne claque aux mauvaises odeurs xénophobes asphyxiantes.

De part en part, L'Esquive est pénétrée de poésie, partant de beaux moments de cinéma. Krimo et Lydia, en plein air, répètent une scène (avant de s'en faire une). Krimo, absent au monde, abîmé dans ses pensées, le regard planté dans le ciel (il est dans les nuages), fixe penaud le sommet d'un arbre chahuté par un vent impétueux ; les feuilles bruissent, disent leur texte ; les branchent grincent, menacent de rompre ; le temps semble suspendu : émouvante réminiscence renoirienne (Partie de Campagne). Peu après, par une astucieuse succession de plans de plus en plus rapprochés, leurs corps, puis simplement leurs frimousses se frôlent fébrilement ; la caméra dévisage en le morcelant le joli minois de Lydia : expression du désir pressant de Krimo qui la kiffe grave. La suite leur appartient. A la toute fin du film, très belle ellipse, osée et réussie, tout à la fois : à l'intervention musclée des forces de l'ordre, succède une scène irénique où des enfants bigarrés interprètent un spectacle aérien devant des parents attendris. Le temps suspend son vol, laissant place à l'émerveillement. Du très bon cinéma populaire français qui, une fois n'est pas coutume, ne sent pas la naphtaline du 8e arrondissement parisien, et fait fi de toute démagogie. Le prochain film d'Abdellatif Kechiche est désormais attendu avec une impatience particulière. Une pensée en passant aux copains de jadis du 37700.
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