Perse et police, la suite : Un Simple accident de Jafar Panahi, 2025.

"Mieux vaut subir l'injustice que la commettre"
Socrate
Le détroit d'Ormuz est de nouveau ouvert. Le pétrole va de nouveau couler à flot. Les affaires reprennent : un retour aux choses sérieuses. Ouf !
Une Palme d'or sera décernée sans doute l'an prochain à un cinéaste iranien afin de faire oublier les pendaisons quotidiennes. Se donner bonne conscience, en quelque sorte. L'Iran est une grande nation de cinéma. Jafar Panahi, malgré ses passages à répétition en prison, en est de ses plus dignes et talentueux représentants.

Jafar Panahi est un cinéaste, scénariste, monteur et producteur iranien, né le 11 juillet 1960 à Mianeh, en Azerbaïdjan orientale, dans une région réputée pour sa langue, sa culture et ses traditions, différentes de celles du centre du pays. Jafar Panahi est un des réalisateurs les plus influents de la Nouvelle vague cinématographique iranienne.

Le cinéaste a été récompensé des trois plus hautes distinctions des trois plus grands festivals internationaux du cinéma : le Lion d'Or à la Mostra de Venise en 2000 pour Le Cercle, l'Ours d'Or à La Berlinale en 2015 pour Taxi Téhéran et la Palme d'Or au Festival de Cannes en 2025 pour Un Simple accident. Excusez du peu. Le Lionel Messi du Septième art.

De surcroît, il reçoit la Caméra d'or au Festival de Cannes en 1995 pour son premier long métrage, Le Ballon blanc, le Léopard d'Or du festival de Locarno en 1997, pour Le Miroir, le Prix du scénario au Festival de Cannes en 2018 pour Trois visages et le prix spécial du Jury de la Mostra de Venise en 2022 pour Aucun Ours. Sans oublier l'Ours d'argent pour Hors-jeu à Berlin en 2006. Membre du jury au festival de Cannes en 2011, il est excusé, car retenu dans son pays.

Un caillou artistique dans la chaussure d'un mollah. Une pierre dans le jardin d'un régime sans ciel. Il est condamné en 2011 par la justice de la République islamique d'Iran à six ans de prison ferme pour propagande contre le régime ; il est placé en en liberté conditionnelle jusqu'à son arrestation par le parquet de Téhéran le 11 juillet 2022, le jour de ses soixante-trois ans ; il est libéré le 3 février 2023après une grève de la faim et de la soif. En décembre 2025, alors qu'il se trouve hors d'Iran, il est condamné par contumace à un an de prison pour des « activités de propagande contre l'État », une peine assortie d'une interdiction de voyager de deux ans, et d'interdiction d'adhésion à à tout groupe politique ou social.
Ce jour, une tristesse infinie doit étreindre Jafar Panahi devant ce Munich nauséabond fêté à Versailles.

Un Simple accident, tourné sans autorisation officielle et sans respecter les consignes vestimentaires pour les femmes qui ne portent pas le hidjab, derrière ses atours de road-movie foutraque au pays de la corde, est d'une rigueur absolue, d'une force incroyable, parfois insoutenable, malgré des embardées burlesques pour brouiller les pistes. Outre la qualité incontestable de l'interprétation, le film en impose par sa capacité à conjuguer habilement destins individuels (la singularité de chaque protagoniste) et aventure collective (que faire d'un reclus en partage ; un enfer commun : la prison), suspens angoissant (leur tribulation peut très mal finir ; un doute quant à l'identité du détenu) et bifurcations cocasses (la camionnette dans les rues de Téhéran), portrait de groupe héroï-comique (chamailleries à répétition) et charge politique impitoyable (l'Iran totalitaire sanguinaire des mollahs), conflits éthiques (élimination sans autre forme de procès ou procédure en bonne et due forme le jour venu) et tracasseries triviales (incompatibilités d'humeur passagères). Du grand art, un chef-d'oeuvre.

Un homme est au volant de son automobile, il roule de nuit en compagnie de sa femme enceinte et de sa très jeune fille : ils rejoignent leur maison de campagne. La voiture écrase un chien puis tombe en panne (ce simple accident est peut-être un clin d’œil à l'entame de Get Out de Jordan Peele, sorti en 2017). Il s'arrête dans le premier garage venu. Un mécanicien, Vahid, à l'étage croit reconnaître la voix et le grincement de la prothèse de jambe de son ancien tortionnaire, Eghbale « la Guibole », alors qu'il était retenu et torturé par les autorités iraniennes. Vahid retrouve sa trace, l'assomme, l'enlève dans le coffre de sa camionnette, se dirige dans le désert où il envisage de l'enterrer vivant -enterrer un scandale dans l'espoir impossible de tourner la page.

Soudain, Vahid doute de la culpabilité de son prisonnier, d'autant qu'il a toujours eu en prison les yeux bandés. Il déterre l'homme, le jette de nouveau à l'arrière du véhicule, puis se rend chez ami libraire qui lui conseille de le présenter à Shiva, qui a connu les geôles iraniennes et souffert de la perversité de « la Guibole ». Il retrouve Shiva, une photographe qui prépare le mariage de deux de ses amis, Golrolkh, une autre ancienne détenue, et son futur époux Ali -un honnête homme. Shiva et Golrokh ont été emprisonnées et torturées en même temps que Vahid. Hamid, au comportement agité, un ex-compagnon de Shiva, lui aussi ancienne victime d'Heghbal, se joint au groupe. Ali va désormais être le spectateur des hésitations des quatre ancien détenus, partagés sur le sort qu'ils doivent réserver à l'ancien tortionnaire, d'autant que celui-ci récuse farouchement les accusations portées à son encontre.

Petit à petit, par touches impressionnistes, Un Simple accident suscite une émotion tenace sans afféteries de style, par la grâce de la mise en scène, le montage, la direction d'acteurs et la vigueur des dialogues. La souffrance des uns et des autres, les blessures jamais cicatrisées, refont surface, pour un oui, pour un non, chacun tente comme il peut d'exorciser un passé qui ne passe pas, douloureux et toujours présent, à la surface de la peau, toujours prêt à ressurgir à l'improviste, à l'occasion, ce qui implique que le film nous dispense de tout discours vindicatif ou déclaration politique définitive, la douleur au contraire se niche au hasard d'un dialogue, d'une dispute, d'un désaccord, d'une confidence, nonobstant la virulence tous azimuts d'Hamid.

Un arbre. Un homme les yeux bandés, attaché au tronc à l'aide d'une corde. Il fait nuit. La rage de ceux qui l'entourent. Un interrogatoire virulent. Les aveux tant attendus. Une fin qu'on se gardera bien de révéler : une vengeance sur le tas ou le respect des impératifs démocratiques ? Les sycophantes sont déjà assez nombreux par les temps qui courent. La mettre en veilleuse, donc. Un mot encore, toutefois.

Quoi qu'il en soit, la séquence de fin est une des catharsis les plus puissantes que le cinéma nous ait jamais donné à assister, une purgation des passions selon Aristote. Il fallait tout le talent de Jafar Panahi pour filmer la rencontre d'un bourreau et de ses victimes, sans boursouflure, ni grandiloquence, trouver ce point d'équilibre discret où le spectateur ne se sent pas de trop, autrement dit déplacé, devant un règlement de comptes d'une telle intensité, à la fois très intime et éminemment politique.

Somme toute, il nous sera une fois de plus impossible de dire que nous savions pas. Le bandeau omniprésent dans Un Simple accident se présente alors comme la métaphore de la cécité du Boss doublée de l'aveuglement complice de ses vassaux. Pas vu, pas pris. Trente années durant, Jafar Panahi aura mis en scène les crimes commis par la République islamique d'Iran, aux yeux du monde, devant un public compatissant mais impuissant. Dans la dernière séquence du film, le son de la prothèse qui grince vient hanter Vahid dans son atelier, comme il viendra hanter nos mauvaises consciences. Free Iran.
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