John Ford et Howard Hawks, cinéastes et contestataires clandestins ?

Publié le par O.facquet

Le Sport favori de l'homme - Film 1964 - AlloCiné

"Il est des coutumes qu'il est plus honorable d'enfreindre que de suivre"

William Shakespeare

 

Le progressiste patenté incarne le parfait arbitre des élégances : il pourchasse le réactionnaire, met à l'index le conservateur. John Ford et Howard Hawks, deux cinéastes majeurs du septième art américain, se sont vus affublés d'une réputation d'indécrottables hommes de droite. En somme, d'irrécupérables républicains. Toutefois, si l'on choisit de juger de la valeur d'une personne à l'aune de ce qu'elle a réalisé, davantage qu'à son babillage de phraseurs, ici impénitents, là sentencieux, les descendants des deux réalisateurs peuvent être fiers de leurs aïeux, vraiment.

 

L'Impossible Monsieur Bébé - Film (1938) - SensCritique

 

Prenez John Ford. Outre que dans son cinéma, les Amérindiens (Les Cheyennes en 1964) et les Afro-américains (Sergeant Rutledge en 1961) furent à l'honneur, ce qui ne fut pas le cas dans l’œuvre de certains de leurs collègues bien plus cauteleux, il s'est également illustré avantageusement le 22 octobre 1950. Ce jour-là, à 19h30, s'ouvre dans le Crystal Room du Beverly Hills Hotel, l'assemblée générale de la Screen Directors Guild, le syndicat des cinéastes nord-américains. 600 réalisateurs de cinéma sont présents ce 22 octobre.

 

Director John Ford (1960) - Photographic print for sale

 

Cecil Bount DeMille (Les Tuniques écarlates en 1940, Samson et Dalila en 1949), en inquisiteur sémillant aux ordre du Torquemada McCarthy, sénateur de son état, souhaite faire adopter une résolution sur laquelle doit statuer l'assemblée : « Nul ne sera autorisé à faire partie de la Screen Directors Guild s'il a été communiste ou a connu un communiste, et si sa loyauté à l'égard des États-Unis d'Amérique pouvait être mise en cause ». Joseph L. Mankiewicz, président du syndicat, s'oppose à la manœuvre de DeMille, à la tête du conseil d'administration. La soirée traîne en longueur quand ce dernier lit la liste des cinéastes qui refusent de le suivre dans sa démarche, en insistant sur la consonance juive de certains noms (William Wyler, Billy Wilder, Joseph Losey, Joseph Mankiewicz, Fred Zinnemann), ce qui provoque la colère de Fritz Lang, un cinéaste allemand exilé (M le Maudit en 1931 ou Les Contrebandiers de Moonfleet en 1955), lequel confie avoir peur pour la première fois depuis qu'il vit en Amérique, puisqu'il parle l'anglais avec un accent marqué.

 

John Ford, l'homme qui inventa l'Amérique

 

Un cinéaste, flanqué de lunettes noires, assis par terre, coiffé d'une casquette, un mouchoir à la main et une pipe à la bouche, prend la parole : « Je m'appelle John Ford et je réalise des westerns. Cecil, j'ai travaillé avec vous, et je vous connais depuis 1916, mieux que quiconque ici. Vous faites des films que le monde entier adore, et, je le respecte chez vous. Oui, je vous respecte pour la joie que vous donnez au monde entier avec vos films. Mais je ne vous aime pas, je n'aime rien de ce que vous défendez et de ce que vous représentez. Joe a été diffamé. Je propose immédiatement que vous et tout le conseil d'administration démissionniez pour laisser ce Polak, ce républicain de Pennsylvannie, à la tête du syndicat et que nous rentrions chez nous ». La « motion » proposée par John Ford est adoptée sans délai. Joseph Mankievicz est sorti vainqueur de son combat. La « chasse aux sorcières », freinée pour un temps, ne fait cependant que commencer.

Il ne viendrait à personne, en France, de jouer impunément de nos jours avec la consonance juive d'un nom de famille.

Et Howard Hawks dans tout ça ?

 

Howard HAWKS - Festival de Cannes

 

Deux films du réalisateur de Rio Bravo (1959), la quintessence du western classique, retiennent notre attention : L'Impossible Monsieur Bébé (1938) et Le Sport favori de L'homme en 1964. Dans le premier, une screwball comedy (un genre fondé sur des dialogues rapides, des malentendus à répétition et un rythme effréné), Cary Grant (David Huxley courtisé par Susan Vance) se retrouve dans la deuxième moitié du film affublé d'un joli peignoir à frou-frou, une robe de chambre de femme, ce qui lui fait dire : « Je suis soudainement devenu gai/gay ». Howard Hawks, considéré comme le parangon de la virilité hollywoodienne, tout comme John Ford, avec Susan Vance (interprétée par Katharyne Hepburn, une jeune femme fantasque et imprévisible), avec ce film, donne au cinéma américain un de ses plus beaux personnages féminins.

 

Les films qu'il faut avoir vus : L'Impossible Monsieur Bébé - Culture31

 

Dans Le Sport favori de L'homme, une comédie tonitruante, voire une réécriture de L'Impossible Monsieur Bébé, injustement dénigrée par la critique, Howard Hawks remet le couvert. Roger Willoughby (Rock Hudson) est la proie de femmes envahissantes, dont Abigail Page, une jeune publiciste (libérée) travaillant pour l'organisation d'un grand meeting au lac Wakapoogee, qui le poursuit sans retenue et sans arrêt de ses assiduités, ce qui le met dans tous ses états, tant la présence de la gent féminine semble l'importuner, pour ne pas dire l'agacer. Abigail Page, dotée d'une intelligence vive, est gaffeuse, persévérante et impertinente, tout à la fois.

 

Le sport favori de l'homme (1964)

 

Au début du film, elle se gare sur son parking ; mécontent, il tente de pénétrer sans succès dans sa minuscule automobile afin de la déplacer ; il est pris sur le fait par un agent de police qui lui intime de présenter son permis de conduire sur le champ : il cherche dans la douleur les documents égarés dans la voiture, les trouve, les tend au gardien de la paix, surpris du nom du propriétaire, Abigail Page (Paula Prentiss). Il s'en sort avec une amende.

 

Le Sport favori de l'Homme (Man's favorite Sport ?) (1964) de Howard Hawks  - Shangols

 

De surcroît, le thème de l'imposture parcoure le film (l'apparence sociale), ce qui ne semble pas indisposer Rock Hudson qui s'en donne à cœur joie, avec un sous-texte sexuel évident, puisque chaque séquence (ou presque) est prétexte à révéler l'impuissance du personnage masculin, vulnérable et maladroit. Il n'est jamais en outre à l'origine des nombreuses situations érotiques, il ne fait que les subir. Peut-on parler de harcèlement ?

 

Le sport favori de l'homme d'Howard Hawks | argoul

 

Dans les deux films, les personnages féminins déchirent leur robe respective, David et Roger doivent dans un corps à corps pressant les aider à passer ce mauvais cap. Ce qui n'est pas fortuit.

 

L'impossible Monsieur Bébé (Bringing Up Baby) (1938) de Howard Hawks -  Shangols

 

Un sous-texte sexuel disions-nous. Oui, incontestablement. Howard Hawks (moins moralisateur que John Ford) contourne la censure, se fiche comme d'une guigne de l'esprit étriqué de l'époque, pour mettre au jour l'homosexualité de ses deux acteurs, Cary Grant et Rock Hudson, tout en mettant en scène des personnages féminins volontaires, Susan Vance et Abigail Page, affranchis des objurgations du patriarcat, des femmes autonomes, entreprenantes et souvent dominantes. Une claque élégante à l'homophobie, doublée d'un féminisme discret mais actif. Une remise en cause des conventions sociales du moment, en tout cas, et une critique subtile de la virilité américaine, dans son incapacité à reconnaître ses limites, comme à faire preuve de sincérité.

 

Le sport favori de l'homme (1964) | MUBI

 

John Ford et Howard Hawks font ainsi montre dans leur cinéma d'une ouverture d'esprit louable et courageuse, une tolérance contagieuse, d'où l'influence de l'art sur les mœurs, loin des rodomontades militantes, souvent hostiles et insincères.

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L'Impossible Monsieur Bébé (Howard Hawks, 1938) - La Cinémathèque française​​​​​​​

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Publié dans pickachu

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