Les raisons de la colère : Les Raisins de la Colère de John Ford (1940)

"Il est plus facile à un chameau de passer par un trou d'aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume des Cieux"
Saint Matthieu, 19, 23-30
Les raisins de la Colère (1940) est l'adaptation cinématographique (Oscar du meilleur réalisateur) par John Ford, du roman éponyme de John Steinbeck, prix Nobel de littérature, The Grapes of Wrath, publié en 1939. Comment a-t-on pu faire passer John Ford comme un vieux conservateur quand on a eu la chance de voir le film ? De gauche, de droite ? Disons qu'on s'en moque. Le film est une des grandes œuvres sociales du cinéma américain, avec Le sel de la Terre, entre autres, un film de Hubert J. Biberman, sorti en 1954, qui met en scène des mineurs mexicano-américains de l'État du Nouveau-Mexique luttant légitimement pour leurs droits.
Dans ce road-movie social nous suivons l'exil forcée de la famille Joad, chassée de ses terres par les banques pendant la Grande Dépression et le Dust Bowl, des crises d'une extrême violence pour les indigents, au mitan des années 1930 aux États-Unis d'Amérique. Les Joad quittent l'Oklahoma (les Oakies) pour se rendre en Californie, dans l'espoir d'y trouver une vie meilleure, l'Eldorado pour tous les délaissés de l'Amérique, la quête d'un avenir moins rude. Ils rêvent d'une vie simple, ils ne recherchent ni la facilité, ni la richesse, seulement vivre de leur travail. Rien d'autre qu'un exode biblique vers une terre promise. Et l'espoir et le courage s'opposent à la perte et au deuil.

Tom Joad (Henry Fonda), après quatre années passées à l'ombre, dans un pénitencier de l'Oklahoma, est libéré sur parole, et s'apprête à rejoindre la ferme familiale : il croise sur sa route un pasteur, le révérend Jim Casey (David Caradine), qui a perdu la foi (c'est qu'il ce qu'il croit). Quand ils arrivent, la demeure familiale est abandonnée, les propriétés sont vides, les tracteurs Caterpillar écrasent tout sur leur passage, les maisons, les fermes, les installations diverses, jusqu'aux récoltes, sous le regard à la fois incrédule et désolé des habitants, désormais sans toit et privés de ressources. Les plans rapprochés de John Ford sur les visages expriment toute la détresse humaine. Des plans qui contrastent avec ces plans larges sur l'immensité et l'âpreté de l'Ouest américain, plans sublimés par la photographie expressionniste, faite d'ombres et de lumières, en noir et blanc, de Gregg Toland, qui renforce la puissance visuelle du film.

Les cris de désespoir du grand-père qui ne souhaite pas quitter sa terre se passent de tout commentaire.
Ils retrouvent plus tard l'ensemble de la famille chez un oncle à quelques encablures. Ils sont en partance à l'aube vers l'Ouest. Ils traversent des villes plus prospèrent, qui les rejettent, où les habitants sinon les méprisent, du moins les tolèrent. Le regard des citadins fuit le visage marqué de la misère, d'autant que la ville n'est pas exempt d'inégalités sociales épouvantables.

Les Joad, flanqués du pasteur, quittent un monde de la tradition pour s'inscrire du jour au lendemain dans celui d'une certaine modernité, laquelle met en exergue la pauvreté de la famille, plus largement celle du monde rural américain des petits métayers. En ville, tout coûte cher, John Ford filme régulièrement les nombreux panneaux publicitaires annonçant le tarif prohibitif, ici d'un camping, là de l'eau, plus loin d'un peu de quoi se sustenter. Ce n'est pas fortuit.

Le grand-père et la grand-mère meurent durant le trajet. Ils ne verront jamais la Californie : ils sont rapidement enterrés dans un terrain vague, au bord de la route, sans autre forme de procédure. Des sépultures anonymes sur le bas chemin. La famille arrive enfin en Californie. Elle est recluse dans des camps appartenant à de grands propriétaires fonciers, vides de tout sentiment humain, qui, à l'aide de gros bras patibulaires sans scrupule, exploitent sa force de travail pour deux ou trois sous, adultes et enfants.
John Ford filme sans misérabilisme, sans emphase, ni démagogie, la dignité des humbles, la solidarité, la résistance à l'injustice et au dénuement, leur foi intacte, et leur courage face aux difficultés et aux désillusions. Ce qui explique pourquoi tous Les Affreux, sales et méchants (Ettore Scola, 1976) du monde, et autres La vie est un long fleuve tranquille (Étienne Chatiliez, 1989), ne méritent aucun égard, ni considération. On ne se moque pas impunément des nécessiteux, d'honnêtes gens sans le sou, pour le plus grand plaisir de bourgeois (petits ou grands) confits, repus et satisfaits. Passons. Le monde est d'autant plus moral qu'il n'est pas montré n'importe comment.

John Ford est un catholique d'origine irlandaise (l'Amérique comme Terre promise), qui sait donc ce que mourir de faim veut dire. Les Raisins de la Colère est en effet un film empreint d'un fort christianisme social, une vision profondément humaniste est au cœur du long métrage, loin de toute tentation marxiste (Tom ne connaît pas ces rouges dont tout le monde parle), tout en étant une critique sans réserve du capitalisme sauvage, de son aveuglement devant les inégalités qu'il suscite. La mère de Tom confie à son fils que ce système brutal broie les familles (une instance de résistance, pourtant), détruit les individus, parfois corrompt les âmes, quand il n'animalise pas l'être humain. La petite sœur de Tom, Rose, enceinte, est abandonnée par son compagnon qui a jusque-là fait le voyage en leur compagnie. A cet égard, Tom est plein de tendresse pour sa petite soeur.
![Critique film] – Les Raisins de la Colère – DansTonCinéma](https://1.bp.blogspot.com/-qmi7NHoa-Aw/TpG9RbnL6JI/AAAAAAAAJ2k/UDM9apaFOBs/s640/GrapesWrath_051Pyxurz.jpg)
D'où le devenir christique de Tom Joad, qui, lors des adieux à sa mère (Ma Joad, Jane Darwell, un très beau personnage), à la toute fin des Raisins de la Colère, s'exprime comme un prophète dans sa volonté de lutter pour se mettre aux côtés des exclus, quels qu'ils soient, où qu'ils se trouvent, sans restriction, à l'exemple de son ami, un pasteur reconverti dans un syndicalisme embryonnaire, assassiné par les séides des patrons, obsédés par le profit, pour avoir contesté une organisation sociale inique. La lutte pour la justice dépasse alors le simple individu pour s'inscrire dans une urgence collective. Ce qui donne au film son caractère à la fois épique et mythique.

Une des scènes les plus fortes voient l'arche des Joad pénétrer dans le camp verrouillé où s'entassent les exploités, le camion fend une foule dépenaillée, interdite, le visage sévère, sans hygiène, affamée et assoiffée, ils s'écartent lourdement, une scène d'une rare âpreté, et la concentration de ce peuple informe dans ce camp fait de bric et de broc provoque la colère. La terre est l'enfer d'une autre planète.

En revanche, lorsque la famille arrive dans une institution autogérée, tenue par un fonctionnaire débonnaire et accueillant, créée par le gouvernement fédéral du Président Roosevelt dans le cadre du New Deal, où de l'eau courante, des sanitaires en porcelaine et des douches modernes -les petits derniers n'en reviennent pas-, de quoi assouvir sa faim et sa soif, se sentir en somme enfin reconnu, les attend, pour un temps, oui, le paradis existe bien ici-bas, il n'est n'est plus une illusion ; après tant d'humiliantes épreuves.
La dernière séquence voir Tom Joad marcher d'un bon pas dans le lointain, il va où le vent le mène, à la recherche de tous les marchands du temple à remettre dans le droit chemin. Un mot encore : Staline réfléchit à l'idée d'autoriser la sortie du film en URSS. Il se ravisa rapidement : impossible de montrer au peuple soviétique que même les pauvres pouvaient s'acheter un camion aux Etats-Unis, le temple du capitalisme honni. Amen.
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