A demain de Gaulle : "La bataille de Gaulle : l'âge de fer", d'Antoine Baudry (2026)

De Gaulle sans Charles, c'est ce qui transparaît du film d'Antoine Baudry, La bataille de Gaulle : l'âge de fer, sorti cette année, d'après le travail de l'historien Julian T. Jackson, la première partie d'un diptyque, dont la seconde, J'écris ton Nom, sortira en juillet prochain. Oui, de Gaulle sans Charles, puisque le chef de la France libre n'appartient plus au monde du commun des mortels depuis le 18 juin 1940. Vous aurez beau faire, vous aurez dire, l'ancien Sous-secrétaire d'État à la guerre et à la Défense nationale a épousé la France au mitan du siècle précédent, et rien ne sera plus comme avant. Le jour de sa mort, en 1970, à la télévision, le Président Georges Pompidou, le visage marqué, déclare : « Ce soir, la France est veuve ». Le Grand Charles comme ne cessait de le dire un aïeux communiste. Un militaire devenu Président de la république qui s'est toujours fait une certaine idée de son pays.

Nous sommes en juin 1940. La France s'effondre en quelques semaines face aux assauts nazis. En juillet, Philippe Pétain, le traître, signe l'armistice. Au milieu de cette pétaudière, un homme refuse de capituler. Presque seul contre tous, un général méconnu, Charles de Gaulle (le bien nommé), âgé de 49 ans, part pour Londres en avion pour sauver l'honneur de la France et poursuivre le combat contre l'occupant. Pour restaurer la république, refonder la démocratie française, permettre à la nation de recouvrer la liberté et sa souveraineté perdue.

Sans soutien majeur, sans appui important, sans armée, il agrège autour de lui de jeunes talents, des hommes et des femmes venus de partout (Raymond Aron, Pierre Dac, Daniel Cordier), lesquels partagent avec lui une unique conviction : la France, sa France, leur France, n'a pas déposé les armes. De Gaulle, avec un culot incroyable, affirme devant un Winston Churchill interdit, qu'il incarne désormais la seule France, la France libre, celle qui résiste à l'envahisseur. Il tente un pari fou : persuader le monde, en particulier les États-Unis, que la bataille de France ne fait que commencer, qu'elle sera gagnée, avec du courage et de la persévérance. La réalité, têtue comme on le sait, lui donne d'abord tort, avant que l'acharnement du Général, de ses troupes, et les renversements de situation, lui donnent raison. L'année 1942 touche à sa fin. Le second conflit mondial va changer d'ampleur et de nature.

Face ce genre cinématographique, la fresque historique lyrique, doublée d'un biopic partiel, donc partial, quelques questions s'imposent devant la moue attendue de la cinéphilie consciencieuse : le film est-il rébarbatif ? Non, au contraire, par sa mise en scène énergique, son montage rigoureux, il nous entraîne d'emblée dans son sillage ; Est-il surjoué ? Surtout pas : Simon Abkarian est un de Gaulle convaincant, comme le sont Benoît Magimel, qui incarne Pierre Koening, Niels Schneider le général Leclerc, et Loïc Corbery, René Pleven, sans oublier Simon Russel Beale, dans la peau du sémillant Winston Churchill ; les scènes de combat, en particulier la bataille de Bir Hakeim, tiennent-elles la route comparées à celles tournées généralement par les Américains ? Antoine Baudry fait des miracles, il n'a pas à rougir de son travail en la matière : l'attaque de Mers-el-Kébir du 3 au 6 juillet 1940, douloureuse, est remarquablement filmée, à l'image de la résistance du commandant Pierre Koening et de ses hommes à Bir Hakeim ; des longueurs plombent-elles le film, comme on le dit parfois à tort et à travers ? Bien au contraire : le cinéaste a trouvé le parfait équilibre entre les scènes nerveuses et celles où la réflexion ou les dialogues l'emportent sur l'agitation, ce qui n'est jamais gagné d'avance, donc l'ennui nous est épargné pendant 160 minutes ; l'émotion est-elle frelatée ? Aucunement. Le film est au contraire d'une sincérité poignante et désarmante ; le film est-il engagé, voire militant ? Oui, si l'on considère qu'il met en exergue le triptyque républicain, liberté, égalité, fraternité, sans jamais sombrer dans la propagande hagiographique la plus poussive ; que dire du récit parallèle contesté qui suit l'entrée en résistance de quelques très jeunes parisiens dès 1940 ? Il ne parasite nullement le cours du film, comme d'aucuns l'ont soutenu, et l'itinéraire de Fernand (Florian Lesueur) qui abat à Alger l'amiral Darlan (Mathieu Kassovitz) est d'une rare intensité. Des historiens, spécialistes de la période, viendront certainement corriger quelques erreurs pardonnables, non ?

De Gaulle sans Charles, oui, puisque le chef de la France est devenu un mythe, autrement dit le véhicule d'un récit symbolique qui s'efforce de donner un sens au monde et à la condition humaine, par la transmission de valeurs et d'enseignements moraux qui renforcent l'identité toujours en mouvement d'un peuple. Nous ne saurons ainsi pas grand chose dans le film sur sa famille ou de potentielles commerces amicaux. La mythologie gaullienne la plus stricte, la plus rigoureuse. Point barre.


Un mythe qui peut se décliner en quelques mots :
-Sobriété et dureté : le Général ne s'encombre d'aucun pathos superflu : quand il accueille les quelques marins de l'Île de Sein venus se rallier à lui à Londres, il leur lance : « Je ne vous féliciterai pas, vous n'avez fait que votre devoir », on a connu bienvenue plus chaleureuse ; de même, lors de l'exploit militaire insensé des soldats français à Bir-Hakeim, de Gaulle calme les ardeurs de ses collaborateurs par ces mots : « Un peu de tenue messieurs ! ». La caméra cadre son visage : le Général contient difficilement quelques larmes prêtes toutefois à parcourir ses joues, le regard perdu nulle part. La rencontre avec Jean Moulin (Félix Kysil) se dispense pareillement de toute effusion superflue.

-Dignité et honnêteté : de Gaulle préfère rester sur ses positions, au risque de la rupture et de l'échec, que de vendre son âme pour un plat de lentilles indigestes. Simon Abkarian parvient à incarner les postures crispées du grand homme, lorsque les affaires prennent une tournure défavorable. Toujours raide comme la justice, les mâchoires serrées, le sourire rare, c'est une force obstinée qui va. Il sait cependant faire montre d'un humour corrosif, comme peut le constater régulièrement le Premier ministre britannique -des scènes pudiques particulièrement réussies.

-Impassibilité : Simon Abkarian parvient à transcrire à l'écran la rage intérieure presque toujours contenue du chef de la France libre, bien qu'elle le ronge, dans les moments difficiles, et Dieu sait qu'ils sont légion durant ces deux premières années passées à Londres et en Afrique -l'échec devant Dakar fin 1940, entre autres (l'occasion ici de rappeler le sacrifice des tirailleurs maghrébins et sénégalais qui se sont battus pour la mère patrie, cf. Indigènes de Rachid Bouchareb en 2006). Voyez également comment il résiste avec élégance au mépris des diplomates qui l'accueillent à l'ambassade de France à Londres au début de l'été 1940. Une séquence éloquente, sans enflure, sur le pétainiste grégaire d'une grande partie de l'élite française de l'époque.

-Opiniâtreté et volonté : le Général de Gaulle ne lâche rien, sûr de ses choix et de son instinct politique. Face aux vents contraires, il sait patienter sans ne jamais rien céder, que ce soit à l'esprit de défaite ou à la démagogie, c'est-à-dire à la facilité. Le cinéaste n'élude aucun de ces moments de doute, propres à tous ceux qui assument des responsabilités qui les dépassent, il les enregistre même avec tact et précision, sans concession.

Combativité et courage : Antoine Baudry filme avec beaucoup d'habilité la contre-attaque de Montcarnet, le 17 mai 1940, au cours de laquelle de Gaulle, à la tête de sa division blindée, parvient à repousser momentanément l'offensive inéluctable des forces nazies en France. Ce sera une des seules victoires françaises tout au long de cette étrange défaite. Le film offre à notre regard un chef militaire imperturbable, décidant vite et à-propos. Édifiant. Une séquence pourtant d'une gravité presque burlesque.

La Bataille de Gaulle : l'âge de Fer se veut-il à cet égard un anti-portrait de la France d'aujourd'hui et de ceux qui ont la charge de la diriger ? Vaste programme aurait dit le Général. A bientôt en juillet pour la seconde partie.
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