Fiction versus documentaire : L'Abandon, Samuel Paty et le cinéma.

Publié le par O.facquet

L'Abandon» : une nouvelle bande-annonce du film sur l'assassinat de Samuel  Paty a été dévoilée

« Les lâches n'hériteront pas du Royaume des Cieux »

Matthieu 10:33

 

à mes élèves, jadis

 

Très récemment, sur une chaîne d'infos en continu, un avocat étreint par l'émotion, au sujet du film L'Abandon réalisé par Vincent Garenq sur les derniers jours de Samuel Paty, avec une incontestable sincérité, doutait de la pertinence d'avoir tourné une fiction pour raconter la descente aux enfer du professeur d'histoire-géographie assassiné par un intégriste islamiste en octobre 2020, persuadé qu'un film documentaire aurait certainement suscité bien moins de controverses et mieux approcher la réalité des faits (à voir). Un vieux débat qui ne sera sans doute jamais vraiment tranché, bien qu'il ne soit pas inutile d'en dire ici modestement quelques mots, rien que pour défendre de nouveau l’œuvre de Vincent Garenq (en aucun cas xénophobe), et au passage plus généralement la fiction. Ne pas abandonner.

 

L’Abandon Bande-annonce VF

 

Un documentaire, pour faire simple et rapide, s'efforce d'explorer la réalité (re-présenter ?) de la montrer, d'informer ou de témoigner sur un sujet dit réel (il en est de mensonger, en conséquence). Si l'on interroge ChatGPT, nous apprendrons qu'un documentaire s'appuie, contrairement à une fiction, sur des témoignages, des faits réels (?), des images d'archives, c'est-à-dire des images authentiques (il faudrait définir ce que sont des images inauthentiques), ou prises sur le vif, des interviews ou des observations d'un monde dit réel (et les mondes irréels ?). Son but est de mettre au jour un phénomène, de narrer un événement historique, de décrire la vie de certaines personnes, de dénoncer ceci ou cela, ou tout bonnement de permettre la découverte d'un fait ou d'un individu. La liste, bien entendu, n'étant pas close. ChatGPT dira, par exemple, que le documentaire est un moyen puissant et unique de transmettre la réalité et de faire réfléchir le spectateur -pourquoi pas.

 

Photo du film L'Abandon - Photo 6 sur 12 - AlloCiné

 

Une question d'emblée s'impose : une fiction fait-elle autre chose ? Pour quelles raisons serait-elle un frein à la réflexion du spectateur ? Disons qu'elle le fait différemment, ni mieux, ni moins bien. Elle cherche également à présenter une réalité, s'appuie aussi parfois sur des faits réels, s'en inspire, à l'aide d'images d'archives si besoin est, d'entretiens au préalable, de témoignages en tous genres, s'appuie sur des série d'observations qui précèdent ou accompagnent un tournage.

 

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Une fiction peut tout autant raconter un événement, conserver une mémoire historique, la mettre en forme à sa manière, retracer la vie d'une personne, dénoncer une injustice, sensibiliser à certains problèmes, ou permettre la découverte d'autres cultures ou réalités. En poursuivant parfois un but éducatif ou informatif, dans une démarche à l'occasion militante ou engagée, à l'instar d'un film documentaire. Les exemples sont légion.

 

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Il est illusoire de surcroît de penser qu'un documentaire rendrait compte avec davantage de rigueur et d'exactitude une expérience, quelle qu'elle soit. C'est ce que sous-entend cependant l'intervention de l'homme de loi, louable mais sans doute erronée. Ce genre, le film documentaire, disait-il, en s'emparant du drame susmentionné, aurait approché bien mieux la vérité qu'une fiction, sujette à caution (elle raconte une histoire imaginée ou scénarisée), car celle-ci prête intrinsèquement le flan à la suspicion, autrement dit au parti pris, à la déformation des faits, en somme à une forme de manipulation, voire de propagande. Rien de nouveau sous le soleil.

 

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L'ABANDON - Festival de Cannes

 

Comme l'a dit un jour Jean-Luc Godard, « ce ne sont pas des images justes, juste des images ». Soit. Ceci étant posé, convenons qu'il est néanmoins possible d'appliquer la formule du cinéaste au genre documentaire, lequel n'est pas le seul à pouvoir, à l'aide l'images en mouvement, jouer un rôle dans l'information et la compréhension du monde. Au vrai, il peut tout autant être l'objet de critiques similaires à celles qui visent la fiction cinématographique, concentrer des accusations identiques en insincérité.

 

L'ABANDON - Festival de Cannes

 

Dans sa volonté de représenter le réel, le documentaire, comme le docu-fiction, doit assumer qu'aucune représentation filmique n'est jamais totalement neutre, et ce, à travers trois dimensions : la mise en scène du réel, la position éthique du cinéaste, et l'impact politique ou social des images. Il capture moins la réalité qu'il ne la construit, à l'image de fiction, par des choix en termes de cadrage, de montage, par le choix subjectif des intervenants, la présence possible d'une voix off ou d'une bande son, partiales, toujours partiales.

 

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Jean Rouch et Edgar Morin dans Chronique d'un É, un documentaire sorti en 1961, ont questionné ainsi directement la sincérité de la caméra, afin de démontrer que la présence sur le tournage du cinéaste transforme déjà le réel enregistré, ce « cinéma -vérité » cherche de la sorte moins une vérité objective qu'une vérité née de l'interaction entre filmeurs et filmés. Force est donc de constater que l'objectivité absolue est un leurre. Le cinéma documentaire exprime toujours un point de vue.

 

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L'Abandon (2026) | FilmBooster.fr

 

Une cinéaste peut elle-même devenir une des protagonistes de son film, à l'image d'Agnès Varda dans Les Glaneurs et la Glaneuse (2000). En outre, le documentariste Jean-Louis Comolli, dans son ouvrage Un certaine tendance du Cinéma documentaire (2021) a vertement reproché au film de Raymond Depardon, 10e Chambre, Instants d'Audience, sorti en 2004, par sa mise en scène (importance cruciale des choix de mise en scène) et son montage (rôle déterminant du montage), par la distribution orientée de la parole, de se situer du côté du pouvoir, de faire participer les spectateurs au mépris des puissants envers les faibles.

 

cinema #justice #samuelpaty | Stéphane Simon

 

Comme quoi, même entre documentaristes, de temps à autre, la discorde règne, les reproches fusent, les désaccords se manifestent, peu amènes en l'occurrence. Dans les années 1980, Jean-Louis Comolli a renoncé au cinéma de fiction, lui préférant le documentaire pour sa liberté. La liberté de choisir ses propres chaînes ?
 

Infos & horaires pour L'Abandon — Cineplanet Alès

 

Sans oublier Shoah (1985) de Claude Lanzmann, composé d'entrevues de témoins du génocide et de prises de vue sur les lieux de l'anéantissement industrielle des Juifs d'Europe par l'Allemagne nazie : le cinéaste défendra sans relâche son œuvre jusqu'à sa mort, alléguant que seul le genre documentaire pouvait cinématographiquement s'emparer d'un tel sujet (position discutable et discutée, bien entendu), puisque ce qui circule entre les images et les regards est affaire de morale. Il faudrait évoquer le dernier film de Peter Watkins, La Commune (Paris, 1971), sorti en 2000, un ovni cinématographique, où le cinéaste s'essaye à développer une communication entre les spectateurs et l’œuvre. En reparler.

 

L'ABANDON" (2026) // Bande-annonce du film sur Samuel Paty

 

En somme, le cinéma documentaire ne peut aucunement se dispenser de répondre aux questions que se posent tous les cinéastes, quel que soit le genre dans lequel ils s'expriment : Qui filme ? Qui est représenté ? Qui parle et à quel sujet ? Quelles relations de pouvoir sont à l’œuvre ? Quels choix esthétiques président à la réalisation du film ? Vaste programme.

 

Dans les coulisses de "L'abandon", le film sur les derniers jours de Samuel  Paty - ICI

 

A l'aune de ces questionnements, L'Abandon, un film documenté, revu récemment avec de très proches ami(e)s, par la fluidité du montage, la sobriété de la mise en scène, une direction d'acteur maîtrisée, et des dialogues mesurés, s'efforce de restituer avec le plus d'honnêteté possible ce que furent les derniers jours d'un enseignant finalement décapité, exécuté par un fondamentaliste religieux, lâché par le corps enseignant (pour l'occasion : la quintessence de la veulerie), en particulier les collègues de sa discipline (pitoyables), snobé par un référent laïcité odieux (une refondation globale du système s'impose, non ?), mort dans une solitude immense, insondable, n'étaient l'empathie indéfectible de la cheffe d'établissement, confrontée au caractère kafkaïen de son administration (la séquence sidérante de la compilation des acronymes), les efforts louables du Rectorat, l'attention chaleureuse du personnel technique, et la gentillesse reconnaissante de nombre de ses élèves.

 

L'ABANDON - Festival de Cannes

 

Cela étant, libre désormais à chacun de se faire son propre jugement sur le film, son propos et sa mise en forme, comme cela exercer son esprit critique. L'important restant que nous puissions en débattre respectueusement. Ce qui, en ces temps de polarisation extrême, malheureusement assumée, devient une gageure.

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Publié dans pickachu

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