Retour vers le futur : Monkey Business de Howard Hawks (1952).
"Je tiens la complaisance envers le mensonge, de quelques prétextes qu'elle puisse se parer, pour la pire lèpre de l'âme"
Marc Bloch, historien et résistant, mars 1941
Le terme « hitchcocko-hawksien » a été créé dans les années 1950 par des critiques de cinéma, François Truffaut, Claude Chabrol ou Eric Rohmer, tous rédacteurs aux Cahiers du Cinéma, devenus depuis des cinéastes majeurs : il combine les noms des réalisateurs Alfred Hitchcock et Howard Hawks, et indique qu'ils doivent être considérés comme des auteurs à part entière, puisque leurs films sont structurés par des thèmes récurrents, des éléments identifiables pour qui veut bien s'en donner la peine -la célèbre politique des auteurs. Chez Alfred Hitchcock : le suspense, le transfert sous toutes ses formes, la tension psychologique, le faux coupable, la mise en scène du regard ou la culpabilité ; chez Howard Hawks : des dialogues rapides, des rapports hommes-femmes dynamiques, l'aventure collective, la comédie de couple ou le professionnalisme, entre autre chose.

Avant de dire quelques mots sur Monkey Business (Chérie, je me sens rajeunir), un film de Howard Hawks, sorti en 1952, rappelons tout d'abord les propos louangeurs de François Truffaut, datant de 1954, à l'attention du réalisateur de Rio Bravo (son chef-d’œuvre, sorti en 1959, le western par excellence, avec John Wayne et Dean Martin) : « Son œuvre se divise en films d'aventures et en comédie. Les premiers font l'éloge de l'homme, célèbrent son intelligence, sa grandeur physique et morale. Les seconds témoignent de la dégénérescence et de la veulerie de ces mêmes hommes, au sein de la société moderne ». Où se situe Monkey Business dans cet état des lieux ?

Un chimiste de renom, totalement lunaire, le docteur Barnaby Fulton (Cary Grant), marié à l'attentive Edwina (Ginger Rogers), femme au foyer aux petits soins, tente de mettre au point la formule d'un sérum de jouvence (sempiternelle préoccupation humaine), une expérience sur le rajeunissement, après avoir inventé des bas révolutionnaires que la secrétaire de son patron, Oliver Oxley (Charles Coburn), se fait un plaisir de lui montrer en relevant ingénument sa robe : superbe et inimitable Marylin Monroe (Lois Laurel) .

Une guenon, qui lui sert de cobaye (c'est insupportable aujourd'hui), parvient un jour à s'échapper de sa cage et, singeant les gestes du savant, mélange les différents liquides à sa disposition, puis jette la mixture dans le distributeur d'eau potable du laboratoire. Le lendemain matin, de retour au travail, Barnaby expérimente en l'ingurgitant le résultat liquide de ses recherches, malgré le conseil contraire d'un de ses collègues, avant de se rafraîchir avec un verre d'eau. Au bout de quelques minutes, il rajeunit de nombreuses années, se passe de ses lunettes, et se livre à de nombreuses excentricités. Petit à petit les effets se dissipent. C'est au tour de son épouse, en visite dans son laboratoire, de boire l'eau du distributeur. Elle retrouve ses vingt ans, en compagnie de son époux, qui s'est de nouveau désaltéré. Le couple retombe en enfance, commet mille farces, attrapes et bêtises, devant les regards effarés et interdits du patron de l'entreprise et des principaux actionnaires du laboratoire.

Finalement, afin de recouvrer leurs esprits, l'aréopage accepte le verre d'eau qu'on lui propose, ce qui met ces notables dans tous leurs états, des garnements intenables, particulièrement agités, aux grimaces simiesques, et Lois Laurel (Marylin Monroe) fait les frais des délires du conseil d'administration. Le cinéaste s'appuie sur un montage rapide, des dialogues (parfois osés) qui s'entremêlent, des protagonistes toujours en mouvement, et des gags physiques hérités du burlesque -le film est à cet égard très drôle et les acteurs impeccables (immense Cary Grant). La mécanique hawksienne est d'une redoutable précision, d'une rare efficacité, comme l'illustre le parfait contrôle d'un désordre a priori ingérable, d'une démesure tous azimuts idéalement maîtrisée.

De nombreux commentaires et autres analyses ont accompagné le film, en particulier la régression psychologique vers la petite enfance ou l'adolescence que provoque chez l'Homme la mixture concoctée par la guenon (un retour aux origines, une ontogenèse doublée d'une phylogenèse inversées ?) : derrière les conventions sociales de l'adulte résiste un être infantile, impulsif et irrationnel, une régression qui annonce que la civilisation n'est au bout du compte qu'une couche fragile, aisément friable. Autrement dit, l'adulte dit civilisé (terme sujet à caution) n'est en définitive qu'un enfant qui s'empêche. Pour d'autres, le cinéaste moque l'hybris scientifique des États-Unis de l'après-guerre où la science apparaît ridicule, à telle enseigne que l'intelligence humaine est surpassée par le hasard animal (aujourd'hui l'IA) : le chimpanzé agit ici comme le miroir ironique, malicieux, de l'Homme, où la frontière déjà tenue entre humanité et animalité est devenue désormais entièrement floue.

En somme, l'humaine condition est toujours mue par ses instincts. Monkey Business pousse de surcroît la screwball comedy (la comédie loufoque mêle des éléments du comique de situation, du comique de gestes, de la comédie romantique et de la farce) vers l'absurde, certains critiques ont même parlé d'une « comédie hallucinée » sur la peur du vieillissement. En outre, comme souvent chez Howard Hawks (comme chez Alfred Hitchcock), le couple est au cœur du film : sur le déclin, miné par la routine, il peut retrouver un enthousiasme émotionnel par le truchement du jeu, de l'imprévu et de l'inconnu né d'un dérèglement imprévu. Tout cela a été dit, redit, avec talent, sagacité et perspicacité, par d'autres.

Pour notre part, plutôt qu'une unique satire brillante sur une régression dangereuse (le refus obstiné de vieillir), une farce sombre et anxiogène, donc, nous préférons voir également dans Monkey Business une célébration enjouée et euphorique du chaos vital, une ode à la liberté, lesquelles viennent contrarier la rationalité anémiante des Modernes, sa raison raisonnante étouffante.

Le film valorise des images archétypales venues du fond des âges, lesquelles pourraient marquer les temps à venir (l'éternel retour) : les figures dionysiaques (les diverses excentricités hilares de personnages ravis, Barnaby flirte avec Lois Laurel, l'emmène à la piscine, puis dans une patinoire), le nomadisme (Barnaby et Edwina conduisent leur voiture comme un bolide de course, sans direction précise) ou le tribalisme -Barnaby, redevenu adolescent, maquillé tel un Cheyenne, s'allie avec une bande de gosses déguisés en Peaux-rouges, afin de faire prisonnier son meilleur ami, l'avocat Entwhistle (Hugh Marlowe), amoureux depuis toujours de l'épouse du chimiste, pour finalement l'attacher à un poteau et légèrement le scalper, lors de chants amérindiens immémoriaux et d'une danse indienne ancestrale, qui renvoient à un idéal communautaire, un ciment collectif liant une communauté partageant une manière d'être et de penser commune, loin de l'individualisme moderne.

Un personnage presque muet, à l'exception de quelques pleurs, fait son apparition à la toute fin de Monkey Business : un bébé qu'Edwina a pris pour son mari retourné vraiment en enfance. A l'instar du singe susmentionné, il n'est pas là fortuitement. Certains y verront la métaphore de la régression infantile d'adultes dégénérés (de grands enfants), incapables de perpétuer l'espèce (le couple n'a pas de descendance), d'autres y distingueront le symbole d'une renaissance envisageable, d'un renouveau stimulant, d'une sortie du piège productiviste capitaliste (le grand enfermement), en définitive la victoire de Dionysos, Dieu de la fête et du vin, au caractère sauvage, source de folie et libérateur, sur Prométhée, le titan qui a dérobé le feu aux Dieux pour l'offrir aux Hommes, la victoire en somme des forces de vie dionysiaques sur le travail (aliénant ?), Prométhée célébré entre autres par Karl Marx -la valeur travail.

Howard Hawks aura peut-être enregistré avec Monkey Business les prolégomènes d'une ère nouvelle, la genèse d'une post-modernité, loin des « grands récits de référence » (Jean-François Lyotard), en éclaireur inspiré, comme le sont toujours les grands artistes, en l'occurrence un cinéaste, en avance sur leur époque et les penseurs bavards à venir.
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